La non-philosophie est-elle une discipline ?

L'idée de "discipline non-philosophique" connaît une double origine. La première est théorique et structurelle, liée à la définition même de la non-philosophie comme "science première" ou "science transcendantale". La seconde est historique et conjoncturelle, en rapport avec l'existence d'un "Collectif" ou, plus récemment, dune "Organisation". En effet la constitution du premier Collectif est contemporaine de "Philosophie II", soit la deuxième période de l'oeuvre laruellienne, alors que celui-ci concevait la non-philosophie peu ou prou comme une science de la philosophie, donc déjà comme une discipline autonome. Dans "philosophie III", à partir de Théorie des Etrangers et surtout des Principes de la non-philosophie, Laruelle maintient la notion de science (et donc de discipline), mais en tant que "transcendantale" seulement et non plus positive, écartant du moins certaines ambiguïtés de Philosophie II. Avec Philosophie III, la non-philosophie se présente surtout comme une "théorie unifiée de la science et de la philosophie", qui certes affranchit la science de la tutelle philosophique mais ne lui confère pour autant aucune primauté. Pourquoi alors conserver le terme de science, par exemple dans l'expression "science première" ? Contentons-nous pour l'instant d'une réponse lapidaire : la science nayant pas pour ambition de dominer la philosophie, elle peut sans contradiction être déclarée "première" dans sa version transcendantale ou non-philosophique. Toutefois, c'est bien le point de vue "scientifique" adopté stratégiquement au cours de "philosophie II" qui a pu accréditer l'idée d'une discipline non-philosophique. C'est évidemment parce que la non-philosophie a pris l'aspect d'une science ("transcendantale", admettons) qu'elle se voit aussi comme discipline, qu'elle se constitue en collectif (disciplinaire), puis en organisation (disciplinée). En effet le collectif se double maintenant dune organisation autrement plus ambitieuse, et avec elle renaît plus vivace que jamais l'idée dune discipline non-philosophique, mais en un sens transformé. Examinons dans un premier temps l'aspect théorique du problème : la non-philosophie est-elle une science ?


Science première et théorie unifiée


Depuis "philosophie III", la non-philosophie renonce à se constituer comme science de l'Un (dernier mirage métaphysique) et comme science de la philosophie, pour devenir une science selon l'Un et pour la philosophie. Parallèlement, Laruelle affirme que la non-philosophie se réalise comme théorie unifiée de la science et de la philosophie, soit la recherche de l'Identité en-Un ou selon l'Un de la science et de la philosophie. Par ailleurs elle peut s'exercer comme théorie unifiée de la philosophie et de l'art, de l'éthique, de la religion, etc. Pour l'instant, essayons d'y voir clair sur un point précis : la non-philosophie est-elle sous le même rapport une "science première" (ou transcendantale) et une "théorie unifiée" ? Page 21 des Principes, Laruelle définit ainsi la non-philosophie : "Nous l'appelons encore une "théorie unifiée" plutôt qu'"unitaire". Ce style est identiquement, c'est là sa nouveauté, théorique (et) pragmatique. Mesurée à l'apport de ses data ou matériaux – science et philosophie -, cette pensée s'exerce alors sous une première forme pour laquelle nous reprenons le terme ancien de "science première" (...), et dont l'objet consiste à déterminer l'identité de la science et de la philosophie en fonction de ses data". A ce stade, il est quasiment impossible de distinguer science (première) et théorie (unifiée), sauf à remarquer que la science se dit "en premier". "Première", elle l'est en tant que selon-l'Un plutôt que de l'Un. Transcendantale, elle l'est au sens classique du terme puisqu'elle fixe les conditions d'une (nouvelle) connaissance de la philosophie et des sciences, et de leur rapport. "Pure", elle l'est sans conteste en tant que ses propres déterminations ne doivent rien aux objets empiriques ; mais elle est également pure en un sens nouveau puisque ces déterminations ne proviennent d'aucune structure logique ou intellectuelle a priori, seulement du Réel ou de l'Un.


Penchons-nous maintenant sur l'aspect "identiquement théorique (et) pragmatique". Comme organon universel de la pensée, travaillant axiomatiquement selon le Réel et non réflexivement selon la pensée-Sujet, cette science transcendantale se dispose aussi bien à connaître l'objet théoriquement qu'à le transformer pratiquement : plus précisément, elle peut changer positivement le mode de connaissance de l'objet et en user de façon immanente. Tout risque de discours méta-philosophique ou méta-scientifique est ainsi écarté, comme en principe tout risque de théoricisme (nous y reviendrons). A propos de la théorie unifiée, Laruelle dit souvent qu'elle est une pratique théorique, d'autres fois il évoque une "théorie pragmatique". Page 22 des Principes, Laruelle définit bien la non-philosophie comme "un usage unique ou une pensée transcendantale pour la philosophie et identiquement la science, l'éthique, l'art, ou pour toute autre région d'objet", ou encore "un usage théorique (...) de l'identité de la philosophie (et) de n'importe quel champ d'expérience régional", reprenant clairement à la fois le concept de "théorie unifiée" et celui de pratique par le double emploi du mot "usage". Notre hypothèse est alors la suivante : très clairement, si la théorie (unifiée) peut se définir également comme une pratique, c'est parce qu'elle est prioritairement une science (première) ! Comme la théorie unifie (sans synthèse bien sûr) science (positive) et philosophie, c'est la science transcendantale (et en-dernière-instance, le Réel) qui unifie à son tour théorie (unifiée) et pratique. Certes, Laruelle ne distingue pas toujours la science et la théorie d'après leur fonction d'unification "respective", pourtant cela apparaît explicitement en de nombreux passages. Par exemple, p.43 pour la science : "une pensée-science, la pensée pragmatico-théorique (je souligne) adéquate à l'Un en tant qu'elle est selon l'Un" ; p. 44 pour la théorie : une théorie unifiée en-Un de la science et de la philosophie et qui soit dans son essence autant une science qu'une philosophie". Cela ne fait pas de la science première une activité intellectuelle "distincte" de la théorie unifiée (et certainement pas une mystique "directement" assimilable à la "Vision-en-Un", qui par elle-même n'est pas une pensée), il s'agit simplement d'une caractéristique première de la pensée faisant aussi bien de la science la condition de la théorie.


La science semble donc marquée par une forme de "priorité" dans le rapport au donné, que cela soit le Réel, donné-sans-donation, ou mêmes les data empiriques ; tandis que la théorie acquiert une forme de généralité et de globalité (qui s'attachent traditionnellement à son concept), mais secondes à tout point de vue. Cette première distinction science/théorie – induite des premières pages des Principes - ne fait au fond que transposer non-philosophiquement l'opposition "empirique" science/philosophie. Evidemment, le terme de théorie semble mieux approprié que celui de science (même en tant que "première") pour opérer l'unité du "scientifique" et du "philosophique, d'autant plus qu'il permet de lever les dernières ambiguïtés liées au "tentations" scientistes de "philosophie II". Seule la théorie unifiée apporte en même temps une rigueur scientifique dans la pensée (philosophique) et une exigence transcendantale dans la science (empirique), et ceci de façon définitoire, non dans un souci d'équilibre ou de synthèse quelconque : leur identité nouvelle relève d'une équation transcendantale (philosophie = science) instaurant au lieu de l'antinomie une relation unilatérale décidée en amont, depuis la force (de) pensée. Et cependant, l'identité de la science et de la philosophie est bien déterminée une première fois par la science transcendantale, en tant que première justement, et c'est elle qui assure aussi l'unité du "théorique" et du "pragmatique". La secondarité de la théorie provient du fait que, contrairement à la science première, elle peut se décliner en autant de théories unifiées qu'il existe d'espèces de donnés (philosophie et esthétique, philosophie et religion, etc.), tandis que la science première, outre sa priorité et son universalité, reste une. Donc, à l'énoncé laruellien selon lequel la non-philosophie en tant que théorie unifié est identiquement une science (et) une philosophie, nous ajoutons celui-ci : la non-philosophie en tant que pensée-en-Un est identiquement une théorie unifiée (et) une science première, le terme de non-philosophie acquerrant cette fois le maximum de généralité ou de globalité. Appliqués à la non-philosophie, les concepts de science et de théorie sont inséparables et forment même, à leur manière, une dualité unilatérale. Pour autant, nous ne prétendons pas que la dualité non-philosophique science/théorie soulignée par nous est homologue à la dualité science/philosophie thématisée par la non-philosophie. Simplement, nous avons repéré une dualité – ou plutôt un double aspect - supplémentaire dans le concept même de non-philosophie. Laruelle précise d'ailleurs que dans le rapport science/philosophie, la science endosse l'aspect théorique ou de connaissance, tandis que le côté philosophie assume l'aspect pragmatique, le rapport circulaire au Monde, etc. Au plan de la dualité science/théorie, c'est bien plutôt la théorie qui s'"applique" et se montre pragmatique, selon l'expression même de "pratique théorique". C'est la théorie qui assume (secondairement, effectivement) la fonction que se réservait traditionnellement la philosophie sur des modes variés et d'ailleurs tous plus insupportables les uns que les autres (pédagogique, démagogique, éthique..., la philosophie étant incapable de s'assumer pleinement comme théorie), tandis que la science condense plutôt l'aspect de connaissance. La théorie est la forme nécessaire que revêt la science première lorsqu'elle traite effectivement un matériau, fût-ce la philosophie en général (la théorie unifiée est alors identique à la non-philosophie comme théorie générale). Comme le suggère d'ailleurs très clairement le titre du chapitre II des Principes, la science première se réalise (comme) théorie unifiée, donc en même temps comme pragmatique. Mais ne nous y trompons pas, malgré l'usage de plus en plus récurrent de l'expression "théorie unifiée" depuis le passage à "philosophie III", malgré les appels incessants à une "pragmatique non-philosophique", le concept de science demeure plus puissant et plus opérant dans les couches profondes du texte laruellien que celui de théorie, essentiellement parce qu'il se conjugue mieux avec celui de connaissance : un véritable désir de connaissance mine de l'intérieur la non-philosophie qui, en conséquence, peine à se réaliser concrètement. Nous y reviendrons.


Avec le concept de science transcendantale, s'éloigne le spectre d'une science de l'Un comme celui d'une science de la philosophie ; dans "philosophie III" la philosophie elle-même semble moins pestiférée qu'à l'époque d'En tant qu'Un par exemple ! L'ambition du non-philosophe est d'instaurer la démocratie dans la pensée. C'est un fait néanmoins que le terme de "science première" ou de "science transcendantale" a été préféré à celui de "philosophie première", non sans de bonnes raisons d'ailleurs : contrairement à toute "philosophie première", la science première n'établit aucune primauté entre science et philosophie. C'est un fait, inversement, que l'expression "non-philosophie" est recevable tandis que celle de "non-science" ne l'est pas, puisqu'elle exprimerait un simple renversement de la hiérarchie philosophie/science en faveur de la science, renversement qui précisément n'a pas lieu. Il ne s'agit pas d'inverser la hiérarchie en faveur de la science, comme Laruelle le suggérait à l'époque de "Philosophie II" en supposant une affinité particulière entre pensée scientifique et Réel immanent ; désormais le Réel n'est plus confondu avec l'instance transcendantale qui le représente et la vision-en-Un est indifférente à la science autant qu'à la philosophie. De leur côté, la philosophie et la science n'ont plus d'existence "en soi" ou indépendante mais seulement phénoménale, et elle ne peuvent interagir sur l'essence de cette phénoménalité ; c'est pourquoi science et philosophie sont rigoureusement égales en tant que phénomènes sans prétention sur le Réel. Et pourtant, l'expression "science première" se justifie non-philosophiquement. "Premier" n'a pas ici le sens mathématico-ontologique que lui confère la philosophie, qui l'assimile en outre à une hiérarchie ; la pensée-science ne retient que l'ordinalité irréversible de-dernière-instance, c'est-à-dire transcendantale, en fonction du Réel et sans rien ajouter à celui-ci. L'ordre selon le Réel est d'abord immanent (n'implique aucune domination sur) et se constitue ensuite comme ordre-pour. Le concept de science première n'exprime aucune idée de "revanche" de la science par rapport à la philosophie même si la hiérarchie philosophie/science peut être stratégiquement inversée, ne serait-ce que pour faire droit au problème d'une pensée scientifique autonome, ou d'une autonomie de la science pour penser et réduire à sa manière la différence épistémo-logique ; à cet égard, le modèle gödelien peut évidemment être utilisé et surtout généralisé, jusqu'au paradigme "non-gödélien" qui inscrit les fameux théorèmes ainsi que leur généralisation (l'idée d'une science des méta-sciences) sous les conditions transcendantales de la théorie unifiée de la science et de la philosophie.


Principe de connaissance suffisante


Il reste néanmoins à justifier pourquoi la non-philosophie, présentée comme théorie unifiée de la science ou de n'importe quelle pratique et de la philosophie, se dit quand même plutôt d'une science. Laruelle rétorquerait sans doute que ces questions de terminologie sont secondaires, et que nous cherchons bien inutilement les caractéristiques du discours non-philosophique, alors la non-philosophie ne prétend pas être une discipline ou même un discours supplémentaire, mais seulement un usage en-Un – évidemment autonome - de la philosophie et de la science. Récemment, Laruelle a tenté de "rectifier" le tir dans ce sens, notamment dans son texte "Nouvelle présentation de la non-philosophie" : "La non-philosophie a un aspect disciplinaire mais ce n'est pas une discipline de plus." Cela n'explique toujours pas pourquoi l'"aspect disciplinaire" (que nous référons à la science) a toujours été dominant et s'affirme toujours plus, notamment au sein de l'Onphi ; cela n'explique pas non plus – et c'est fondamentalement plus grave – pourquoi les recherches non-philosophiques, y compris celles du fondateur, conservent un aspect si distinctement théorique, dans un esprit de "rigueur" si ostensiblement scientifique, au point que la dimension pragmatique revendiquée se noie littéralement sous le style inlassablement programmatique (mais plutôt lassant) des textes non-philosophiques...


Le problème se déplace sensiblement. Il ne s'agit plus seulement de comprendre : pourquoi une science première plutôt qu'une philosophie ?, ou de revenir sur la subtile dualité science/théorie, il s'agit maintenant de se demander : pourquoi la science en particulier plutôt qu'une autre pratique ? Qu'en est-il de l'égalité (de-dernière-instance) des savoirs et des pratiques elles-mêmes ? Sur le premier point, on a vu en quoi le terme de philosophie était définitivement compromis, on a vu aussi que celui de théorie n'était pas suffisamment puissant, malgré son usage légitime et récurrent. Et nous n'avons pas encore fait un sort à celui de "discipline", de loin le plus problématique... Risquons ceci : pourquoi la "science" plutôt que la "pensée", finalement ? Ou alors, pour reprendre une expression que Laruelle utilise encore récemment, pourquoi la "pensée-science" plutôt que la "pensée" tout court ? Pourquoi pas la "pensée non-philosophique" ? Est-ce parce que la philosophie a depuis toujours (?) investi et confisqué ce terme de "pensée", de sorte que son usage en tant que tel serait devenu impossible ? Mais on pourrait aisément faire ce genre de remarque à propos de la "théorie", à propos de la "science", et à propos du concept de "transcendantal" ! Aurons nous plus de chance avec le terme de "mystique" employé parfois par Laruelle ? Que nenni, le mystique ne s'applique pas à la pensée mais plutôt à la vision-en-Un, laquelle détermine en-dernière-instance seulement (non directement) le tout de la pensée – soit la philosophie et la science dans leur relation elle-même unilatérale - et exclut de ce fait tout mysticisme. Nous croyons plutôt que l'emploi du terme de "science (première)", voire celui de "théorie" (cela ne change plus grand chose à ce niveau), plus précisément et plus systématiquement désormais celui de "discipline" – nous y venons ! – tombe sous le coup d'un principe extrêmement puissant, inaperçu par le fondateur lui-même, que l'on pourrait nommer : principe de connaissance suffisante, plus profond que le principe de philosophie suffisante. Un principe qui nous obligera peut-être à reconsidérer les "principes" de la non-philosophie sur des bases, non plus seulement non-philosophiques mais également non-religieuses, bref à procéder à une généralisation non-religieuse de la non-philosophie.


Il ne faut pas s'étonner si le problème du "théoricisme" est devenu l'un des principaux sujets de débat au sein de la communauté non-philosophique. Il semble bien, fondamentalement, que Laruelle – comme tout lettré formé à la philosophie ! - assimile la pensée avec la pensée conceptuelle, et par conséquent avec la connaissance, de sorte que ce qu'il appelle la science, au fond, n'est pas autre chose que la connaissance dans sa double dimension théorique et pratique (les aspects ontologique et technologique en moins). Nous comprenons bien que les distinctions philosophiques (kantienne ou autres) de la pensée et de la connaissance ont toujours servi à conforter l'auto-détermination spéculative et donc la suffisance de la philosophie. Nous savons bien, d'autre part, que la connaissance selon le Réel ne correspond en rien à une visée classiquement réflexive ou objective. Il n'empêche que la non-philosophie se veut une connaissance - quelque soit le sens que l'on prête à ce terme - de la philosophie, et qu'elle prétend être en même temps une pensée autonome et radicale. Qu'elle revendique un usage de cette connaissance plutôt, ou en même temps, qu'un savoir purement théorique, ou encore qu'elle s'intitule science (d') essence plutôt que science d'objets, etc., ne change rien à l'affaire. C'est bien l'idée de pensée-science qui revient sans cesse au premier plan, tout le long des périodes "philosophie II" et "philosophie III", et même "philosophie IV" si l'on en croit l'intitulé du séminaire actuel ! Non seulement le terme de science, mais celui de discipline ! Un exemple : "Pourtant, c'est bien une pensée-science qui est instituée et l'objectif ultime est de créer une nouvelle discipline plutôt qu'une philosophie supplémentaire" (nous soulignons, Les Principes p. 44). On a vu de quelle manière, tout récemment, Laruelle avait tenté de rectifier le tir. Mais est-ce bien suffisant ? Concernant le statut de la pensée en général et son assimilation à la pensée-connaissance, à l'exclusion de tout autre, en voici une illustration flagrante : "Le Réel détermine sans réciprocité le tout de la pensée, science et philosophie en leur identité pré-nodale" (nous soulignons, p. 45). On ne saurait être plus clair ! Or ce théorème est censé "poser le point et le type d"identité de la science et de la philosophie avant leur disjonction philosophique, et le poser en fonction du réel-Un". Ce n'est pas la détermination par le Réel qui nous étonne, c'est l'allusion temporelle ("avant"), qui certes ne renvoie à rien d'historico-culturel (césure grecque, galiléenne ou autre), mais établit bel et bien un double état : celui de la pensée identiquement scientifique et philosophique, puis celui de la pensée disjointe "du fait" de la philosophie. On ne peut qu'être surpris, tout de même, de la tournure prise par cette division de la pensée et surtout par ses uniques composantes : science et philosophie ! Où sont passés la religion, l'art, les techniques, etc. ? Suffit-il d'affirmer que les pratiques en général sont philosophables de droit en régime philosophique, même si elles conservent une part d'autonomie ? Transformant ultérieurement ("philosophie IV") le couple science/philosophie en un nouveau plus large et plus englobant - praticité/philosophabilité -, Laruelle réintroduit in extremis les pratiques dans le registre de la pensée, non sans créditer la science, parmi celles-ci, d'un certain privilège. Pourquoi est-ce finalement inévitable ? Nous l'avons dit, pour Laruelle la pensée ou encore la "force-de-pensée" reste synonyme de connaissance, de science, de non-philosophie.... et tout ceci "en-Un". Or si la science (au sens premier de connaissance) reste prioritaire (au sens de première) en tant que pensée-en-Un, c'est parce que pour Laruelle le couple philosophie/science reste prédominant (la philosophie y exerçant sa primauté) dans l'ordre du monde. Une connaissance qui se veut du reste pragmatique peut et doit s'exercer, en priorité, sur ce terrain. L'"unilatéralisation" et l'"unidentification" non-philosophiques portent concrètement sur le mixte philosophie/science en tant qu'unitaire, c'est-à-dire aussi bien sur la structure de hiérarchie profitant à la philosophie ; à leur tour ces procédures engendrent une apparence objective de renversement science/philosophie, qui devient le nouveau support et matériau de la dualysation non-philosophique, mais l'identité scientifique devient un vecteur unidentifiant et non plus un pôle simplement unifiant et dominant comme l'était la philosophie.


Pensée-Monde et philosophabilité


Impossible donc, pour Laruelle, de faire impasse sur la cause occasionale, soit la philosophie. Elle est partout, elle est responsable de tout : elle est la pensée-Monde. Si la philosophie n'avait pas mélangé injustement la pensée et le réel, confondant du même coup la pensée et la connaissance (du réel), et se soumettant les sciences dans ce but, il n'y aurait pas besoin d'affubler la pensée des noms (conventionnels et toujours contestables) de "science première" ou de "non-philosophie". Il n'empêche, lorsque Laruelle évoque le couple philosophie/science ou le statut particulier de la science dans l'ensemble des pratiques, et qu'il les rapporte à la pensée-Monde où prédomine de fait de telles hiérarchies, on peut se demander si le non-philosophe ne se laisse pas malgré lui déterminer empiriquement par le Monde. Quand on sait que les expressions de "non-philosophie" ou de "science première", se justifient aussi par la structure du matériau, soit la domination philosophique d'une part et la permanence du matériau scientifique dans les dyades philosophiques d'autre part, on comprend l'enjeu essentiel de cette question. En d'autres termes, cette pensée-Monde dominée par la philosophie, et notamment cette hiérarchie première philosophie/science sont-elles fantasmées ou réelles ? Affirmer qu'il s'agit précisément d'une "apparence transcendantale", comme le fait Laruelle, ne règle rien si cette apparence s'avère finalement une construction de la théorie non-philosophique ! Affirmer que parmi toutes les relations unitaires qui tissent la pensée-Monde, la domination de la philosophie sur la science est... dominante, n'est-ce pas très exactement un exemple de triade unitaire et de décision philosophique ? En réalité il faut distinguer deux problèmes, donc deux présupposés : d'abord la fameuse hiérarchie philosophie/science, considérée comme inhérente à la philosophie, puis le concept de pensée-Monde lui-même. Concernant le premier point, "c'est là l'indication ou le symptôme qui nous est donné en-dehors de l'Un" (p. 62 des Principes), se contente d'affirmer Laruelle. Rappelons que la forme mixte "standard" de la décision philosophique est représentée par la Dyade qui s'adjoins l'Unité, elle-même prélevée sur l'un des côtés de la Dyade puis redoublée. Laruelle affirme, sans la moindre hésitation, que la philosophie se rapporte structurellement et prioritairement à la science, avant de se rapporter unitairement à elle-même (quitte à emprunter à la science, ou à l'un de ses aspects, un nom pour cette unité). Les formules abondent : "les discours philosophiques (...) se rapportent de manière privilégiée ou constitutive à la science" (p.62), la philosophie "est de droit philosophie-de-la-science et philosophie-à-science", "l'épistémologie n'étant qu'un repli supplémentaire de ce rapport" (p. 64), etc. Comment comprendre ce fait – si c'en est un - qui semble si peu assuré historiquement ? Le fait est par ailleurs que, sur cette question, Laruelle se contente d'affirmer, ne justifie rien, n'explique rien. D'ou l'obligation de le faire à sa place, de procéder à une sorte de déduction transcendantale dans l'unique but de conforter – dans un premier temps – sa propre thèse ! Pour cela il faut s'en tenir à la structure auto-positionnelle de la décision philosophique. Il est clair que la philosophie, constitutivement, ne peut se rapporter globalement au monde et finalement à soi que par-delà une autre vision du monde, particulière celle-ci, dont la science fait évidemment partie. Mais il ne faut pas s'en tenir à un concept trop galiléen de la science. Comme Laruelle ne précise jamais son concept de science – afin de lui laisser toute la généralité dont la non-philosophie a besoin... - on peut supposer qu'il recouvre n'importe quel discours prétendant à un savoir, sans atteindre la généralité et la spécularité du discours philosophique, soit celui qui prétend dire le vrai sur ces savoirs. La philosophie s'est toujours voulue le dépassement de quelque chose : de l'opinion, de la croyance, des beaux discours ou encore des sciences de la nature... Pourtant ce ne sont pas ces manifestations plus moins spontanées de la pensée qui la préoccupent directement, mais les énoncés justificatifs et rationnels dont elles peuvent se prévaloir, autrement dit des énoncés déjà philosophiques de quelque manière... C'est ainsi que la science (au sens large) est par définition contemporaine de la philosophie, autant que la philosophie est contemporaine de la science, car si la philosophie a nommé la science, celle-ci lui fournit depuis toujours les matériaux d'où elle tire ses jugements et ses systèmes.


Laruelle reconnaît maintenant que la dualité de la science et de la philosophie avait peut-être été "trop privilégiée comme fil directeur dans les historiques de la non-philosophie" ("Nouvelle présentation.. ."), et il précise que cette sélection "sévit encore actuellement dans l'idée de la non-philosophie comme discipline" (Nouvelle présentation... ). Dans son ouvrage le plus récent, L'Histoire et l'Utopie... , il introduit par ailleurs une dualité plus large entre la praticité (l'expérience) et la philosophabilité, comme constituant les deux ingrédients d'une pensée-Monde. Ce distinguo pointait dès Les Principes, cependant, alors que Laruelle assignait à la non-philosophie la dualyse des deux couples philosophie/philosophie (relation auto-suffisante) et philosophie/science (relation autoritaire). Corollairement, il ajuste un nouveau "principe de philosophabilité suffisante" régnant sans partage sur la pensée-Monde. Ce livre sannonce explicitement comme travail de rectification et de recentrage de la non-philosophie sur lHomme-en-personne, et plus particulièrement sur sa vocation utopique. Loccasion en est fournie par lapparition récente dun certain nombre dinterprétations ou de déviations qui apparaissent au fondateur comme autant de normalisations ; il sagit à la fois de défendre la non-philosophie contre les tentations conformistes des non-philosophes, et dintroduire la philosophie à un futur rigoureux. La non-philosophie y est toujours définie comme une discipline transcendantale, l'unification en-dernière-instance d'une théorie (sur le modèle de la science) et d'une pragmatique (sur le modèle de la philosophie). Parallèlement sont réaffirmés et clarifiés les axiomes premiers : 1) le Réel radicalement immanent, 2) sa causalité uni-latérale ou la détermination en-dernière-instance, 3) la pensée-Monde (philosophie + expérience) comme objet de cette causalité. Cela permet de rappeler le principe et l'existence d'une résistance philosophique de l'intérieur même de la non-philosophie : elle s'exerce soit par une exploitation insuffisante de ces axiomes, soit par des interprétations divergentes, des bifurcations, en particulier celle qui voit dans les trois axiomes un simple système formel ouvert à diverses interprétations, donc autant de non-philosophies possibles. Evidemment, la pomme de discorde au sein de la communauté non-philosophique, c'est le traitement de la résistance philosophique, qui donne lieu à toutes sortes de rétorsions ! Laruelle lui-même se montre on ne peut plus schématique, par exemple lorsqu'il distingue une multiplicité ou une fausse liberté régressive (vers la philosophie) – qui sont des interprétations illégitimes de la non-philosophie - et une multiplicité libératrice selon la rigueur non-philosophique – qui sont des effectuations légitimes. Mais le concept de résistance (ou d'interprétation) se précise grâce à une nouvelle distinction propre à "philosophie IV", pensée résolument "utopique" : la non-philosophie conjugue désormais "l'autorité énigmatique de l'oracle et la clarté du théorème", ou l'"activité de fiction de la pensée et de la langue" et la "mathématique humaine" (formules empruntées au texte "Nouvelle présentation") ; bref c'est une autre manière de présenter la théorie unifiée de la philosophie et de la science. En soi, ces deux aspects du langage non-philosophique sont légitimes et fondés en-Homme : de même que l'axiome est une hypothèse sans-déduction et vide formellement, l'oracle est vide de tout questionnement comme de toute décision philosophique. Le Futur parle dans l'axiome qui est hypothèse de théorèmes, comme il parle dans l'oracle qui l'annonce, mais l'axiome est séparé comme un présupposé non-consistant, alors que l'oracle est toujours engagé dans une interprétation : la non-philosophie est l'identité de-dernière-instance de ces deux aspects. Si une part d'interprétation paraît intrinsèquement liée à la composante philosophico-transcendantale de la théorie unifiée, elle est d'une part contrebalancée par sa composante scientifique et d'autre part dualysée par la théorie comme telle qui interdit toute interprétation a priori des axiomes.


Soit. Nous comprenons néanmoins que les interprétations incriminées fusent plutôt du côté philosophique, tandis que la rigueur des effectuations repose sur l'aspect scientifique et donc disciplinaire. En toute "rigueur", la multiplicité ne s'applique pas aux "non-philosophies" mais seulement à ses effectuations, et par conséquent aux non-philosophes qui les appliquent en fonctions des aspects ou des "spécialités" qu'ils choisissent. De sorte que pour Laruelle "les" non-philosophies sont bien plutôt des non-religions, non-esthétiques, non-épistémologies, etc. qui prétendent à une autonomie absolue et qui, de surcroît, énoncent des thèses sur la non-philosophie générale ou sur le Réel. Il est évident que notre démarche "généralisante" (à partir de la non-poésie et surtout de la non-religion) est explicitement concernée, sinon visée, par ce "rappel à l'ordre"... Or nous n'avons pas fini de démontrer en quoi un "principe de connaissance suffisante" détermine en fait le "principe de philosophabilité suffisante", en tant que celui-ci est étroitement lié au concept de "pensée-Monde". Il existe une corrélation entre ce dernier concept qui pour nous relève du fantasme, la manière d'articuler la praticité (pratiques et savoirs mêlées) avec la philosophabilité, et finalement le statut toujours privilégié de la science et de la discipline dans le concept même de pensée en-Un. La philosophabilité est le principe, défendu consciemment ou non par le discours philosophique, selon lequel le Tout du Monde est de droit philosophable, c'est-à-dire co-déterminable par la philosophie : c'est pourquoi celle-ci est une pensée à présupposition, supposant à la fois le Réel et une vision du Réel. Le concept de pensée-monde exprime l'extension et l'intensification maximales de la philosophie, jusqu'à inclure de nouvelle pratiques, de nouvelles empiricités prétendument indépendantes La pensée-Monde réside dans une dualité d'essences entre la philosophabilité et la praticité, dont la philosophie proprement dite et les pratiques constituées des savoirs régionaux ne sont que des formes particulières. Le terme de "praticité", lui, désigne tout savoir et toute pratique ayant une forme-présupposé ; c'est du reste parce qu'il désigne précisément cette forme qu'il ne se limite pas aux seules pratiques ou inversement aux seuls savoirs. Qu'est-ce qu'une pensée à présupposé ? Alors que la pensée philosophique, que l'on dit "à présupposition", est une apparence transcendantale objective, la pensée pratique, dite "à présupposé", est une pensée effective sans apparence, non en tant que "technique" mais en tant que dualité de dimensions (langage + réel) que ne surmonte aucun Logos, et qui enveloppe un ensemble de procédures techniques. Le présupposé pratique, en tant que tel, se répartit donc en une face "langage" et une face "réel". Par ailleurs il est important de rappeler que la philosophie ne se rapporte à une praticité que par le biais de son langage, et non directement. Cela explique évidemment pourquoi Laruelle maintient coûte que coûte la primauté de la science au sein même des pratiques : il y a toujours un "aspect science" dans chaque pratique ou chaque expérience qui, passant par leur langage méta-pratique, leur permet de "correspondre" avec la philosophie.


La science, première pratique ?


A partir de là, peut-être est-il possible de distinguer deux sortes d'interprétation "régressive" de la non-philosophie : l'une penchant (à gauche) vers les pratiques, l'autre (à droite) vers la philosophabilité, au sens où l'interprétation confère à un aspect particulier une primauté indue ou une autonomie absolue. D'ailleurs l'idéalisme absolu de la philosophabilité et le réalisme non spéculaire des pratiques forment une dualité qui englobe celle de l'idéalisme et du matérialisme en tant que doctrines. Il s'agit d'accorder aux pratiques leur autonomie spécifique maximale, sans les poser comme des "en soi", donc sans les couper des méta-pratiques associées (théologie, épistémologie, esthétique). C'est la seule manière d'éviter que les pratiques fonctionnent spontanément c'est-à-dire philosophiquement, par une pratique de la division de type technologique ou idéologique. La division pratique, de type uni-latérale, relève de la seule immanence. La non-philosophie inverse radicalement la thèse philosophique selon laquelle une pratique "ne pense pas", c'est-à-dire qu'elle modifie en même temps la structure de l'équation que Laruelle appelle non-équation ou équation non-parménidienne : la non-équation "pratique = pensée" contient seulement deux termes, et donc sa propre solution comme inconnue et non comme troisième terme englobant. Toute solution idéaliste conduisant à une dissolution des pratiques dans ces formations néo-philosophiques que sont l'esthétique, l'épistémologie ou la théologie, se paye d'une tentative de renversement non moins idéaliste à partir de ces pratiques, qui limite la critique de la philosophie et finit par ignorer l'autonomie spécifique des pratiques elles-mêmes. Car la philosophie, classiquement, ne fait qu'idéaliser la pratique (Hegel), la confondant parfois avec l'immanence réelle : d'une certaine façon, la philosophie est "théoriciste" par excès de pratique, alors qu'il faut rappeler le primat du Réel sur les pratiques. De là à soutenir le primat des pratiques sur la non-philosophie, c'est un pas que Laruelle n'entend pas franchir. Pour lui le simple fait de "préférer" une pratique autonome reste une solution courte et inadéquate, toujours empreinte de philosophabilité. Une non-philosophie qui respecte la dualité intrinsèque de la pensée-Monde (philosophabilité + praticité) et qui produit des théories unifiées sera dite "première" ou universelle ; une non-philosophie qui rabat cet axiome sur une quelconque position doctrinale ou sur une pratique sera dite seconde ou restreinte. Mais Laruelle distingue encore deux cas de figure parmi les non-philosophes "déviants" : d'un côté les scientifiques ou logiciens trop zélés, pêchant par excès de formalisme (disciplinaire), de l'autre les esthètes ou les libertaires taxés de réductionnisme (non-religieux, non-poétique...).


Et pourtant Laruelle ne cesse d'affirmer, aussi bien dans La lutte et l'utopie, que la science est la "première" pratique, la plus décisive et la plus efficace dans son rapport à la philosophie. Bien que cette primauté ne vaille explicitement que dans le champ des pratiques, nous avons soutenu au début de cet article qu'elle était également opérante au niveau des structures non-philosophiques. Et même si, pour Laruelle, la non-philosophie est autant une pratique unifiée de la théorie et de la pratique qu'une une théorie déterminée en-dernière-pratique, ou si plus simplement elle est identiquement une pratique et une théorie transcendantales, pour nous le transcendantalisme en question fait toute la différence en faveur de la théorie ! Naturellement, Laruelle a réponse à tout dans ces cas là, il lui suffit de s'en référer à la "dernière instance" et à la pensée en-Réel. Dans La lutte et l'utopie p. 126 il précise que la non-philosophie n'est ni purement une pratique théorique ni une théorie pratique, mais "une pensée future ou de-dernière-instance, déterminant un sujet pour le (non-) rapport de la théorie et de la pratique". En bref, qu'elle favorise l'un ou l'autre terme, toute combinaison possible doit être vue comme déterminée-en-Réel et donc également comme un état du matériau ; si la théorie domine philosophiquement la pratique, la non-philosophie elle-même est davantage une théorie du point de vue de son matériau (qu'elle "pratique" cependant), mais elle est plutôt une pratique du point de vue de sa cause. Comme le non-philosophe verrouille toute discussion et toute remise en question concernant les termes premiers, il ne nous reste plus qu'à "passer" par le symptôme, soit la philosophabilité. Reprenons donc ensemble ces deux thèses fondamentalement inséparables : 1) la science est la première pratique, 2) la philosophie est la seule pensée-Monde. Nous ne pourrons finalement comprendre la première qu'à partir de la seconde. Pour Laruelle la philosophie est la condition formelle de la constitution d'un Monde et pas seulement une représentation particulière du Monde à côté d'une autre vision qui serait, par exemple, celle de la religion ; elle constitue le matériau le plus universel, celui qui fournit l'essence et le total des apparences, soit le symptôme du Réel. Pour Laruelle, dire que la philosophie est le langage-symptôme du Réel n'est pas une décision arbitraire. D'une part c'est une constatation puisque ce langage précisément prétend dire le Réel, d'autre part son traitement comme symptôme est déjà l'effet d'une détermination en-dernière-instance d'ordre non-philosophique, au sens où Laruelle dit que la philosophie est déjà "donnée en-Un". Constat, postulat ou axiome, dans tous les cas la philosophabilité et donc l'existence d'une pensée-Monde n'est pas discutable. La philosophie n'est-elle pas la seule pensée qui prenne en charge consciemment le Réel ? A vrai dire, ce simple argument ne pèse pas bien lourd, face au fait indéniable que d'autres pensées prennent en charge le Réel inconsciemment, symboliquement comme par exemple la religion (liée à l'art, de ce point de vue). Si les pratiques ne se posent pas la question du Réel, c'est évidemment parce que, pour elles, la réponse est déjà donnée. Donc la thèse selon laquelle une pratique ne fait pas Monde nous paraît irrecevable, puisque c'est oublier justement la part de méta-langage qui la constitue, ainsi que Laruelle lui-même l'a signalé. Quant à savoir si la philosophie est par définition une pensée-Monde, cette thèse ne serait elle-même pas valide au simple point de vue du discours philosophique (on pourrait aisément prouver que la distinction pensée-monde / pensée-univers est également intra-philosophique) ; c'est bien pourquoi le concept de philosophabilité, nettement plus englobant, est apparu comme l'une des nouveautés nécessaires de "philosophie IV". Pourtant, cela n'enlève rien à la maîtrise et à la domination qu'est supposée exercer la philosophie, non seulement comme pensée et forme-Monde, mais encore comme discours et discipline... Ce fait n'est pourtant pas évident. De nombreux professeurs de philosophie seraient prêts à jeter aux orties leur "foi philosophique" et toute idée de domination de la philosophie sur la science, et pas seulement par paresse intellectuelle. Mais d'un autre point de vue, la "nausée" du philosophe confirme l'hypothèse de la philosophabilité, qui étend la portée du principe de philosophie suffisante : la foi philosophique est partout répandue à tel point qu'elle fait honte au philosophe lui-même ! Fort bien. Mais si le devenir-Monde de la philosophie est une réalité, si la philosophabilité enveloppe le tissu culturel, social, économique de la société (la bourse, internet, etc.), est-il bien raisonnable d'appeler encore "philosophabilité" ce phénomène-Monde en général ? Dès lors, s'il faut parler d'une pensée-Monde, et s'il faut tenir compte de toute son ampleur dépassant la seule philosophie proprement dite, pourquoi ne pas saisir la pensée-Monde à sa racine hallucinatoire, à l'évidence bien plus religieuse que philosophique ? Toute volonté de faire-Monde relève de droit d'un principe de foi suffisante, lequel enveloppe toutes les autres catégories de suffisance. Laruelle dirait sans doute que nous opérons une réduction anthropologique inacceptable ; mais nous avons suffisamment montré que lui-même procédait à une réduction épistémologique. Il y a un principe de connaissance suffisante, et une foi en la connaissance-qui-sauve, dont le non-philosophe ne s'est jamais départi, et qui génère notamment toutes les versions "néo-gnostiques" récentes de la non-philosophie. Par ailleurs, ce principe est lié à ce nous pourrions appeler un philocentrisme du matériau, reconnu et assumé par le non-philosophe. Celui-ci admet finalement qu'il n'est pas de tâche plus urgente que de transformer la philosophie ou son usage. Pour nous sauver d'elle ou pour la sauver ? Dans les deux cas le motif éthique (quasi-sotériologique) de cet engagement est manifeste, et comme toute éthique, largement illusoire en ce sens qu'il participe de cette illusion ou de cette croyance qu'il y a une illusion... Ce ne sont pas des considérations historiennes ou sociologiques qui nous font "préférer" (si l'on peut dire) la "foi suffisante" à la "philosophie suffisante", ni le fait que la première serait plus ostensible ou plus ancienne, c'est au contraire sa permanence et son aspect structurel. Le "mauvais côté" de la "force" de pensée – si l'on ose dire ! -, ce n'est pas la pensée-Monde philosophique, c'est la croyance. Naturellement nous n'entendons pas "combattre" ce principe de foi suffisante par une non-philosophie (la non-philosophie ne s'occupe que de la philosophie et des méta-langages pratiques, c'est entendu), ni même par une autre pratique (néo-religieuse, gnostique ou autre), mais par une pensée (surtout pas une science) seulement individuale (surtout pas disciplinaire). Celle-ci sera nécessairement non-religieuse dans son principe (pour réponde à la foi suffisante), non-poétique dans sa forme pour une part (pour répondre à la connaissance suffisante), et non-encyclopédique d'autre part (pour continuer de répondre à la suffisance philosophique). En tant qu'individuale, il est clair que seule une pensée élémentaire ne saurait faire Monde. C'est pourquoi nous devons rectifier : s'il fallait parler d'une pensée-Monde (mais il ne le faut pas, car la pensée est individuale), elle serait religieuse plutôt que philosophique. Remarque : ce que nous appelons l'individual n'est pas l'individu mais l'indivis, donc l'Un ou plutôt l'"élément", soit encore l'Un mais cette fois totalement déconceptualisé, vidé notamment de tout caractère de "cause" de "dernière-instance" pour la pensée (ce qui encore une définition). Par ailleurs l'individual peut être considéré comme synonyme de "non-religieux". Nous soutenons enfin que l'individual est l'essence même de la pensée-Laruelle, avant même qu'elle ne devienne exagérément une pensée-science délaissant ce terme, et même si ce dernier fut souvent thématisé de manière un peu trop abstraite par Laruelle ; sans nous référer à l'un de ses usages particuliers, nous le considérons comme l'"inspiration" première (forcément première) et comme le fil rouge de cette pensée à laquelle nous souscrivons donc profondément, malgré les réserves que nous pouvons émettre par ailleurs à l'égard de la non-philosophie.


De coup, il redevient même possible de "non-philosopher" en ayant perdu toute foi non-philosophique ! On peut adhérer à la "dualysation" non-philosophique de la philosophie, on peut dénoncer le principe de philosophie suffisante, sans adhérer pour autant au fantasme d'une philosophabilité totalitaire. En invalidant le concept de pensée-Monde, nous rendons possible justement une méthode identiquement historique (scientifique) et transcendantale (philosophique) proche de la non-philosophie, que nous appelons "non-encyclopédique" ou "terminologique", et surtout nous introduisons un mode de pensée identiquement théorique et poétique que nous appelons "pensée élémentaire" : s'il n'y a pas de Monde, et par conséquent pas de philosophabilité, la relation au Monde (ou à ses a priori) qui devrait être pensée comme une relation de connaissance à partir d'un Sujet (fût-il transcendantal) perd toute forme de priorité, sinon d'existence. De plus, si les "relations" deviennent élémentaires (c'est-à-dire réellement unes, "une fois-chaque fois", comme le dit si bien Laruelle) et non plus mondaines et globales, alors qu'avons-nous à faire de l'Un ou du Réel comme causes, puisque ces deux noms premiers ne s'imposent au non-philosophe, finalement, qu'eu égard à la suffisance philosophique elle-même, qui fonctionne "à" l'Un sans le dire et qui prétend dire le vrai sur le Réel ? Il est clair que si nous contestons le statut "globalement" mondain de la cause occasionale, nous remettons également en cause celui de la cause réelle. La pensée élémentaire n'est pas une pensée à-cause. Est-ce à dire que nous contestons globalement le bien-fondé ou la légitimité de la non-philosophie ? Pas du tout, car celle-ci reste incluse en tant que théorie dans notre dispositif non-encyclopédique (alors qu'inversement Laruelle fait de la non-encyclopédie – qu'il appelle : "chaos d'identités" - une simple possibilité de la non-philosophie), et d'une certaine façon participe en tant que science à la posture de pensée élémentaire, sans que cette aspect épistémologique de la pensée soit le moins du monde déterminant.


Notre projet met donc en oeuvre une version élargie - à la fois radicalisée et généralisée - du concept de "non-encyclopédie" employé ça et là par François Laruelle, ce qui ne va pas sans induire une critique du "théoricisme" en général (philosophique et non-philosophique). Circonscrire la suffisance philosophique ne sert à rien si l'on reprend à la philosophie un style de pensée "théoriciste" qui revient toujours, finalement, à se caler sur une problématique épistémologique. Nous constatons aussi que la non-philosophie "générale" essentiellement conduite par Laruelle n'en finit plus de "s'introduire", depuis toutes ces années, posant inlassablement ses propres conditions de possibilité mais sans s'effectuer vraiment. Force est de constater que la dimension théorique ou plutôt programmatique (qui n'est pas pragmatique...) prévaut très largement. Dans le même registre, Laruelle na que trop tendance – au nom dun "principe de précaution" théorique draconien – à confondre rigueur et obsession, ou à élever lobsession de la rigueur au rang de méthode. La "faute" incombe bien sûr à la méthode transcendantale elle-même, quelle sapplique à la philosophie ou à la non-philosophie (sous sa condition réelle de-dernière-instance), méthode parfaitement improductive lorsqu'il s'agit de transformer et de consommer effectivement un matériau puisque par principe elle sinterdit dy "toucher"… Qu'on nous permette d'en témoigner avec le matériau lacanien, expérimenté par exemple dans notre Dictionnaire de la Jouissance : faute de pouvoir appliquer les "règles" de la "méthode" non-philosophique – parfaitement inapplicables dans le détail – nous avons laissé le matériau se déployer richement sous les seules contraintes d'un parti-pris "terminologique" "indivi-dualysant", qui semble avoir produit malgré tout quelques résultats. Quant à la méthode utilisée par Laruelle dans sa Théorie des étrangers, où il traite également de psychanalyse lacanienne à partir d'un improbable lacanisme "standard", elle permet certes de poser quelques grands principes "non-psychanalytiques", mais au prix d'une très grande simplification. Mais la "richesse" dont il est question nous place devant une dualité imprévue, qui nest plus celle de la science et de la philosophie (ni même celle de la praticité et de la philosophabilité), une dualité rien-que-pratique au demeurant qui est celle de la science et de lécriture. Sur le matériau lacanien, la dualité pertinente nest plus et dailleurs na jamais été celle de la science et de la philosophie, mais celle du "mathème" et du "poème", laquelle nadmet bien sûr aucune synthèse. La dualité mathème/poème évince l'unité philosophique, beaucoup plus sûrement que le recours à la "science transcendantale". Ce nest pas un hasard non plus si, dans lhistoire de la non-philosophie, un projet décriture expérimentale vit le jour et fut mené parallèlement avec la prise en compte théorique de la science, cest-à-dire pendant la période "Philosophie II", le temps de quelques parutions de la revue La Décision philosophique. Depuis, plus rien. Il faut dire qu'entre-temps les thèses sur la science (pourtant incisives, sous certains aspects) de "philosophie II" ont laissé place à une conception hyper-transcendantale et théoricienne. Quant à la forme "dictionnaire" que nous avons adopté personnellement, elle se veut implication dans une écriture inventive ; en tout cas elle n'abonde pas dans le sens d'une "discipline" non-psychanalytique, mais bien vers une jouissance-(à-la)-théorie !


Discipline et œuvre


En tout cas, le problème n'est pas celui d'une menace que feraient planer les pratiques et leurs revendications d'autonomie (absolue) face à la philosophie ou même face à la non-philosophie, il s'agit de reconnaître s'il y a possibilité pour la non-philosophie en tant que théorie unifiée de la science (surtout) et de la philosophie, d'admettre une pensée qui ne serait pas immédiatement une pensée-science. Selon nous le principe de connaissance suffisante s'avère bien trop puissant. Quand aux débats internes et aux amendements qu'on pourrait apporter à la théorie, ils se heurtent à un autre problème "sensible" : celui des rapports entre les non-philosophes et le fondateur, c'est-à-dire entre la discipline et l'oeuvre. Là encore, Laruelle détient une solution toute faite, il suffit de voir la non-philosophie comme l'unification en-dernière-instance d'une discipline et d'une oeuvre. Ce que nous remarquons, en fait d'unification, c'est que le fantasme d'une discipline non-philosophique entrave à la fois la fécondité des études laruelliennes et le développement de la non-philosophie elle-même. Au problème d'une éventuelle fidélité à l'oeuvre s'ajoute celui de prétendues déviations par rapport à l'orthodoxie disciplinaire, dont le premier axiome est précisément le suivant, répété à l'envie dans les statuts de l'Onphi (ainsi que dans certaines prises de "position"), à savoir que la non-philosophie est précisément une discipline ! Que cette thèse soit défendue âprement par les membres adhérents de l'organisation ou de manière plus nuancée – comme "gênée" – par le fondateur lui-même, ne change rien fondamentalement au fait qu'elle est la conséquence logique de l'auto-définition de la non-philosophie comme "pensée-science".


Laruelle n'est pas le dernier à polémiquer sur ce sujet – et pour cause. D'abord, sa "position" à l'égard de lOnphi nous a toujours paru formidablement ambiguë. Notons quil cautionne globalement et officiellement le projet, de part sa fonction même de Président de l'Organisation. Non que la version "onphique" de la non-philosophie, avec ses aspects outrancièrement militants et potentiellement dogmatiques, lui convienne sans doute pleinement, mais le principe même de l'organisation emporte incontestablement son adhésion parce qu'il coïncide avec sa thèse selon laquelle la non-philosophie est aussi bien une discipline et une science transcendantale pour la philosophie. Certes il émet des réserves et même des critiques (notamment dans Lutte et Utopie) à l'égard du "théorisme" qui imprègne profondément l'Onphi, mais il ne peut pas ne pas avoir désiré - et ceci probablement de longue date - l'existence d'une telle organisation, ne serait-ce que pour propager plus efficacement sa doctrine et surtout pour faire naître "officiellement" la discipline non-philosophique. Même si cette discipline transcendantale ne prétend pas fonctionner sur le modèle des disciplines scientifiques traditionnelles, le terme de "discipline" implique bien la légitimité d'une mise en oeuvre collective. A partir de là, il faudrait accepter l'idée que la non-philosophie puisse "échapper" à son seul créateur, comme n'importe quelle science, et continuer dexister après lui, malgré lui ou contre lui. Autrement dit il faudrait accepter de séparer l'oeuvre fondatrice et la discipline, quitte à ce qu'une "version laruellienne" se déclare officiellement, explicitement respectueuse des écrits de Laruelle, sans pour cela invalider a priori les autres travaux non-philosophiques. On sait que les psychanalystes passent leur temps à s'étriper sur des questions de doctrine ou de pratique, mais cela ne va jamais jusqu'à nier chez l'adversaire le statut de psychanalyste ! De la même manière, il existe bien des phénoménologies différentes, voire incompatibles entre elles, mais cela n'affecte pas l'identité de cette discipline (ou méthode) transcendantale. Or Laruelle ne semble pas spécialement disposé à "libérer" la discipline non-philosophique. D'autre part il se montre légitimement attaché à la notion d'oeuvre personnelle, constituée d'une suite respectable d"ouvrages", de "livres". Son adhésion à l'Onphi, ou plutôt son acte de co-fondation, pourrait bien alors se comprendre en fonction d'une double nécessité : 1° protéger l'invention et le label "non-philosophique" promis à une prochaine extension disciplinaire, notamment contre toute association qui pourrait revendiquer cette "science" en omettant d'en référer au fondateur ; 2° protéger le contenu doctrinal et littéraire d'une oeuvre assez considérable, en fait l'oeuvre d'une vie. C'est un fait, Laruelle estime que la non-philosophie a besoin d'être "défendue" contre ses détracteurs (philosophes) et ses "interprètes déviants" (non-philosophes). Mais défendre une discipline n'a proprement aucun sens ; c'est la théorie qui doit être défendue, en l'occurrence la théorie laruellienne de la non-philosophie, voire l'oeuvre même de Laruelle. Il était bien sûr inévitable et même prévisible que, Laruelle ayant posé les bases d'une discipline objectivement autonome, mais ayant "rempli" (simultanément bien sûr) ce contenant avec son oeuvre personnelle, certains disciples tenteraient d'utiliser le même cadre en y injectant leur propre théorie. En prenant connaissance du projet de Gilles Grelet par exemple (véritable initiateur, penseur et surtout stratège de l'Onphi) dont l'esprit "théoriste gnostique" ne lui était pas inconnu, Laruelle devait savoir ce qu'il faisait... Il avait toujours la possibilité soit de s'y opposer catégoriquement (empêchant quiconque d'utiliser son oeuvre et/ou la "non-philosophie" à des fins divergentes), soit de marquer son désaccord en se démarquant simplement. Quiconque averti de ce fait n'aurait jamais confondu la non-philosophie "de" François Laruelle avec la non-philosophie de tels ou tels disciples "indisciplinés"... En quoi serait-il vital de conserver la propriété exclusive du label "non-philosophique" - outre que cela s'avère impossible à assurer légalement et factuellement -, sinon peut-être parce que Laruelle tient particulièrement à cette appellation qui entérine l'assimilation hautement problématique d'une oeuvre (la sienne) avec une discipline (collective par définition). Etant donné que Laruelle entretient sciemment une confusion entre son oeuvre et la non-philosophie, refusant d'un côté de libérer la non-philosophie de sa tutelle personnelle, déniant d'un autre côté un désir de "faire oeuvre" qui consonnerait trop philosophiquement, il est obligé de composer avec l'Onphi sans pouvoir s'en détacher ni pouvoir la contrôler complètement. De son côté, l'Onphi s'assoie prioritairement sur le statut disciplinaire de la non-philosophie ; elle se veut tout à la fois la proclamation et la théorie réalisée de cette discipline ; mais par ailleurs elle a besoin d'une assise doctrinale, qu'elle ne saurait trouver ailleurs que dans l'oeuvre laruellienne. On constate que les intérêts "mondains" de deux partis convergent parfaitement. A ceci près que ce mariage est lourd de disputes à venir, pas forcément entre Laruelle et ses disciples, mais entre des disciples qui prétendront tous parler à la fois au nom de Laruelle et en tant que non-philosophes "disciplinés". C'est pourquoi, à notre avis, Laruelle ne donne pas le meilleur exemple dans les derniers chapitres de Lutte et Utopie lorsqu'il stigmatise les interprétations (théoristes ou autres) de... sa doctrine et/ou de la discipline non-philosophique. Encore une fois c'est cette confusion qui est fâcheuse. S'il s'agissait seulement de défendre une oeuvre contre des interprétations aberrantes, l'on ne pourrait qu'applaudir. Mais ce n'est pas le cas : au nom de quoi Laruelle prétend-il diriger les débats concernant la discipline non-philosophique sinon parce que, visiblement juge et parti, il sappuie sur la précession et lautorité de son oeuvre personnelle, et surtout parce qu'il a lui-même depuis le début imposé sa problématique, que jépingle comme étant celle de la connaissance ? Si la non-philosophie est une discipline, comment peut-il juger autocratiquement, ainsi qu'il le fait dans Lutte et Utopie, de ce qui relève de l'"interprétation" illégitime ou de l'"effectuation" légitime ? (Jusqu'à "interpréter" à son tour l'oeuvre de Michel Henry comme étant une déviation anticipée de la non-philosophie, ce qui est quand même un peu fort !) Comment peut-il inlassablement reconduire l'argument – socratique et donc philosophique à n'en plus pouvoir (nul nest méchant volontairement) ! - selon lequel les interprétations de la non-philosophie proviennent d'une mauvaise compréhension ou d'une compréhension seulement partielle de celle-ci ? Il est difficile d'accepter cet argument qui empêche tout véritable débat au sein de la communauté non-philosophique. Laruelle devrait éviter de considérer a priori que ses contradicteurs (qu'ils soient philosophes ou non-philosophes d'ailleurs) ne le comprennent pas, d'une part ; d'autre part, il ne devrait pas se réserver le droit exclusif de pratiquer la "rétorsion", ce qu'il fait sans doute inconsciemment lorsqu'il demande que l'on bannisse la rétorsion des débats entre non-philosophes (le philosophe c'est toi, etc.), alors que la critique qu'il adresse à la plupart de ses contradicteurs ou de ses "interprètes" est justement d'être encore trop philosophes ! Evidemment, nous ne mettons pas en doute les "bonnes intentions" de François Laruelle, nous soulignons seulement les impasses, théoriques et politiques, où le conduit sa conception d'une science et/ou d'une discipline non-philosophique. S'il était avéré (c'est la cas) et tout au moins plus clair (ce n'est pas le cas) que la non-philosophie est essentiellement la pensée-Laruelle, augmentée, reprise, discutée, déformée, relancée par d'autres penseurs adoptant stratégiquement le label "non-philosophique" (comment peut-on adopter sérieusement un "label" d'une autre manière que "stratégique" !? j'ai le sentiment que seul Gilles Grelet, parmi les "non-philosophes", en est conscient et l'assume pleinement), la fécondité de la théorie et l'ampleur des effectuations n'en seraient que décuplées.


Ne nous y trompons pas : la manière dont la non-philosophie est relancée parmi les élèves ou les lecteurs de Laruelle s'avère pleinement positive et féconde, précisément parce que de fait elle n'est jamais orthodoxe ou laruellienne ! Sans parler des "ressources" du fondateur lui-même dont l'oeuvre n'a certainement pas fini de nous surprendre : les "non-philosophes" étiquetés auront l'air malin, si d'aventure, Laruelle abandonne un jour cette dénomination (ce qui n'est pas à exclure) ! Mais il existe au moins un domaine où Laruelle semble lui-même se faire "surprendre", un domaine qui visiblement dépasse son "entendement" non-philosophique, c'est celui de la non-religion. Laruelle n'y voit qu'une tentative d'autonomiser une pratique de la rébellion (dans sa version théoriste gnostique) ou du détachement (dans sa version "élémentaire"), oublieuse par conséquent de sa dette envers la philosophabilité. Laruelle confond systématiquement la non-religion avec une théorie unifiée de la philosophie et de la philosophie de la religion, comme il confond la non-poésie avec la théorie unifiée de la philosophie et de la poétique, etc. Comment pourrait-il en être autrement dès lors que, dans le cadre théorique de la non-philosophie, le "non-" est rapporté exclusivement à la philosophabilité ? La légitimité de la non-philosophie n'est nullement remise en cause ; ce qui est contestable en revanche, c'est que celle-ci tente de fédérer indûment ce qui finalement ne la regarde pas – les pratiques, engagées dans leur propre "dualyse", peut-être même dès avant la non-philosophie - et plus radicalement la pensée, individuale par essence. Finalement, ce que révèle la non-religion, en tant que pensée à la fois pratique et théorique, c'est bien l'existence d'un principe de foi suffisante dont les deux aspects sont d'une part la croyance au social en général, d'autre part la croyance en la connaissance-qui-sauve, laquelle nous paraît tenir encore la non-philosophie en tant que science et discipline.