La radicalité induite en tentation

J’entends beaucoup parler de la radicalité de la non-philosophie, souvent sur un plan qui me semble mi-théorique mi-pratique ou même empirique.

Il me semble parfois deviner que ce qu’on reproche à la radicalité non-philosophique est de ne pas être plus « politique ». Je mets le mot entre guillemets parce que je ne me réfère évidemment pas à la politique au sens commun du terme. La « politique » doit ici être au moins sur le même plan que la « grande politique » dont parle Nietzsche.

Je dis tout de suite que cela ne me gêne pas de me demander si la non-philosophie peut faire plus – l’expression est volontairement parlée – d’un point de vue « politique ». Le rapport entre la radicalité théorique de la non-philosophie et la « radicalité » « politique » (tous les mots entre guillemets ont le même statut que « politique ») en passant par l’ « empirique », est un problème qui doit être posé. Il s’agit d’une tentation inhérente à ma façon de considérer la non-philosophie.

La tentation comporte certes des risques. D’abord, en s’exposant au « politique », il y a le risque de glisser directement et sans hésitation dans l’empirique. Cela empêche en réalité la confrontation avec l’« empirique ».

Le deuxième risque est que le rapport au « politique » apparaisse alors déjà décidé : on sait déjà si une rencontre et un travail sur ce plan sont possibles ou non.

Le troisième risque est d’ordre « stratégique ». C’est le risque de ne pas savoir quelle doit être ma cible prioritaire – ou en termes plus pacifiques, d’où vient le danger et à quoi faut-il faire attention – à cause du glissement et de la décision incluant ou excluant le « politique ».

Face à ces dangers, je ne veux pas dire « je suis radical », mais je veux me trouver radical. Comment peut-on se retrouver radical ? Pour cela je prends le risque de me laisser tomber dans la tentation de l’ « empirique politique ».
Je vais me laisser tomber : cela signifie que la chute est contrôlée. Je fais semblant d’oublier ce qui a été dit à ce propos, je me mets volontairement en danger par quelque chose que je sais être source de danger, mais sans me rappeler d’un droit préalable et sans avoir déjà décidé que, par exemple, je ne reviendrai pas à la théorie.

Il s’agit de tenter une sorte d’expérience « politique » et d’essayer de voir la théorie qui semble pouvoir la soutenir. A la suite de cette expérience, je pourrais à nouveau me reposer le problème pour voir ce que la non-philosophie peut dire de l’expérience.




Si je ne veux pas que le rapport au « politique » semble déjà décidé et si je ne veux pas me retrouver dans l’empirique sans savoir d’où vient le danger, je vais m’approcher du problème « politique » en passant par un matériel déjà préalablement travaillé.

Je vais formuler des hypothèses sans me soucier de savoir si on peut facilement reconnaître dans l’hypothèse des événements qui ont réellement eu lieu et si on donne à mon hypothèse une dénotation et une valeur de vérité. Ces hypothèses demandent la présupposition d’une hypothèse réelle.

Mettons que dans une ville européenne au bord de la mer Méditerranée, un jour d’été du début du troisième millénaire, un sommet des chefs d’Etat des pays les plus puissants ait lieu. Mettons que tout au long des journées du sommet, la contestation se résolve par trois jours d’émeutes. Mettons, enfin, qu’un jeune manifestant ait été tué par des policiers dans des circonstances plus qu’obscures. J’ajoute à celles-là l’hypothèse de deuxième niveau qui comme un texte accompagne l’ « empirique ». Mettons que quelqu’un ait écrit sur la plaque indiquant le nom de la place où le jeune homme a été tué : « X. Y. Ragazzo », le prénom et le nom du jeune et « ragazzo ». Je formule maintenant mon hypothèse : « X. Y. Ragazzo » est une tentative de symboliser le Réel, un terme premier donc non interprétable. C’est une identité, un passé en passé pour cela encore plus présent.

Assumer cette hypothèse est la seule façon de se sentir déterminé – j’oserais presque dire en dernière instance – par la réalité des trois mots. « X. Y. ragazzo » n’est ni un discours idéel ni un discours matériel. Si je ne préserve pas ce réel, les deux façons possibles d’entendre « ragazzo » impliquent la division de ce noyau atomique de réalité. Ils sont donc des façons de saisir ce réel et de tomber dans des apories puisqu’il n’est pas par définition saisissable.

Si je dis que « ragazzo » dénote littéralement et biologiquement « jeune homme », je ne peux que me contenter des discours sur la vie comme horizon de la révolte ou de la vie comme un estuaire tranquille. « Ragazzo » aurait très bien pu boire une bière avec le « ragazzo » qui lui a tiré dans la tête s’il n’y avait pas la politique. Si, littéralement et cette fois littérairement, « ragazzo » connote aussi l’état de qui, ni trop vieux ni trop jeune, est en âge de faire toutes les belles choses de la vie, je peux me contenter de dire que « ragazzo » vit encore dans les luttes de la jeunesse et poursuivre sa lutte c’est poursuivre sa vie. Dans le sens d’abord biologique et puis idéal, la survie à la place de la vie devient le lieu de la pacification – le tireur aussi est « ragazzo » et vivant.

Selon l’usage possible, « X. Y. ragazzo » sonne comme la déclinaison d’une identité civile ou bureaucratique : une déclaration ironique ou surréaliste d’identité, visant à contester l’ordre social et politique – « ragazzo » comme « métier » – ou l’ordre même de cette réalité qu’on adresserait à un policier qui demande qui je suis. Si on voulait étoffer l’usage par une référence savante, on pourrait penser au roman de Pasolini « Ragazzi di vita » dont le titre français est « Les ragazzi ». Le mot qui nous intéresse n’a significativement pas été traduit. La référence à Pasolini pourrait aussi prolonger l’effort de cette contestation, vers une pensée qui est un usage du langage avec des canons à préciser – « ragazzo » comme personnage conceptuel ?

Dans tous les cas, en partant de la façon de comprendre « ragazzo », je peux formuler et argumenter une prise de position et la prise de position contraire. Je peux en même temps m’installer entre les contradictions, sans aucune contrainte majeure. Rien n’est faux, mais tout se comprend seulement comme une incompréhension de la réalité de « ragazzo », ni biologique, ni idéale, ni politique ni ontologique, mais tout cela étant d’abord déterminé par la réalité de « ragazzo ».

Je vais formuler des théorèmes qui fixent et donnent une image de cette réalité. Ces théorèmes doivent être compris indépendamment de toute tradition politico-philosophique ou de tout mouvement. D’où le caractère de théorèmes. En même temps il ne faut pas se soucier de leur donner une origine historique




1. Tout et tout de suite



Si je pars et reste à la réalité de « ragazzo », je ne peux la saisir ni formellement ni matériellement. Sa réalité est formelle et en même temps matérielle, surtout face aux tentatives de la diviser – comme jeunesse, amour-révolution, politique et art. Face à la division et à la fragmentation dans le temps – plus la jeunesse est longue plus des choses peuvent lui être imputées –, la réalité ne peut que se revendiquer comme un tout – et non une totalité – dans le tout ou la réalité qui ordonne le temps de l’attente et de la réaction. La revendication se projette sur les discours possibles, à partir de la réalité et devient la revendication ou le slogan : « Tout et tout de suite ».



2. Il n’y a pas de réelle action politique, il n’y a que des réactions.



Toutes les tentatives de saisir la réalité de « ragazzo » – par la biologie, l’idéologie, la philosophie, l’art mais aussi par la violence et l’assassinat – constituent la politique. Puisque la politique ne saisit pas la réalité du terme premier, toute politique n’a de réalité qu’une réalité reflétée et déterminée par la précédence de « ragazzo ». Toute action est déterminée par la réalité, mais la détermination de la tentative d’agir sur la réalité est saisie, dans la politique, comme une réaction. En même temps il n’y aurait pas de détermination sans politique, donc toute action apparaît comme réaction ou politique. Cela signifie aussi que la politique n’est pas réelle, mais elle est déterminée par la réalité.



3. La responsabilité n’est qu’individuelle



La politique comme tentative de diviser le réel et comme action non réelle, n’a pas de sujet réel mais seulement un reflet du sujet réel. C’est une généralité censée agir dans le réel qui est le sujet de la politique. Seul un reflet de la réalité du sujet peut être saisi par le sujet politique et ne peut qu’être saisi comme individuel – et non pas comme réel. Le sujet des réactions politiques est individuel. La politique quand elle est réelle ne peut qu’être individuelle et réaction. La réaction – individuelle et réelle dans les limites de la politique – est déterminée par la réalité de « ragazzo ». Cette détermination est la responsabilité immanente à la réaction politique.



4. Ce qui est réel dans la réaction n’est pas ce qu’obtient la réaction mais l’implication d’autres individus et d’autres responsabilités, c’est la multiplicité réelle comme groupe d’affinités.



La réaction comme agir déterminé par la réalité de « ragazzo » sur le plan politique ne peut pas ne pas impliquer d’autres réalités individuelles et responsables, puisque le politique essaie par définition de s’emparer de la réalité et sur le plan politique il n’y a de réel que la réaction individuelle et responsable. Les multiples réactions de la politique ne sont pas la division d’une seule tâche à achever qui serait la réaction à la politique, parce qu’il n’y a pas de contenu à la réaction. S’il y avait contenu il y aurait division de la réalité. Il n’y a que – chaque fois – des réactions et – chaque fois – par la réalité « ragazzo ». La multiplicité de cette réalité est la responsabilité d’un individu vers l’autre à son tour responsable et réactif individuellement. C’est une multiplicité réelle fondée sur l’affinité de groupe et non sur un contenu ou sur une notion – comme par exemple la notion de parti. Ce qui compte n’est pas ce que je fais mais les réalités de « ragazzo » que je fais réagir individuellement et d’une façon responsable avec moi.





Je n’ai voulu que faire l’expérience d’une hypothèse, en mettant entre parenthèses la première objection de la non-philosophie – il n’est pas possible de parvenir au Réel – et aussi quelques libertés dans la terminologie.

L’idée que je voudrais tirer de l’expérience est un paradoxe : il y a eu une rencontre avec la non-philosophie bien que la non-philosophie ne puisse pas être au rendez-vous. Le prix à payer est que le « politique » de la rencontre ne soit que contingent et volontariste. Ce « politique » accepte de n’être qu’une introduction à la non-philosophie. Cette approche à la non-philosophie veut être une troisième voie entre application d’une discipline – ou hérésie – et lecture du maître à penser.

Je peux enfin me poser la question : suis-je allé au-delà de ce que peut la non-philosophie. Je répondrais non, puisque je suis resté dans l’immanence et dans la détermination de la non-philosophie.