L'hypothèse d'une non-épistémologie

L’hypothèse d’une non-épistémologie


Anne-Françoise Schmid,


INSA de Lyon et Laboratoire de philosophie et d’histoire des
sciences, Archives Henri-Poincaré, UMR 7117 du CNRS,
Université de Nancy-2.



Résumé : L’objet de cet article est de présenter un nouvel usage des distinctions épistémologiques. La situation actuelle, qu’elle soit comprise comme « complexe » ou « post-moderne » fait que, non seulement les critères de scientificité sont jugés inopérants, mais que la science, privée de son objectivité, est trop vite réduite à une pratique sociale. La non-épistémologie est une pratique qui permet de donner une valeur aux distinctions les plus variées de l’épistémologie, à condition de comprendre qu’elle ne décrit qu’indirectement les sciences.




Introduction


Il existe une pratique à propos ou à l’occasion de la philosophie dont l’objet est d’élaborer « une pensée hors-philosophie, mais se rapportant à toute philosophie possible, moderne et post-moderne indifféremment plutôt qu’à une décision philosophique particulière (platonicienne, contemporaine, post-moderne) »1. C’est la non-philosophie de François Laruelle. Il ne s’agit pas de prolonger le concept de « mort de la philosophie ». Il y a de la philosophie. L’un des problèmes est de faire cesser les guerres entre elles, parce que celle-ci ont pour cause non pas le contenu des thèses, mais la prétention de « chaque » philosophie de co-déterminer le réel — c’est la définition même de ce que, dans la tradition, on appelle le Logos. Admettons les philosophies en les séparant de cette prétention. Elles seront des équivalents de fictions, qui, modélisées sans exclusion de principe, pourront indirectement décrire le réel. C’est un nouvel usage de la philosophie, une pratique et une théorie, qui postule que le réel existe avant toute philosophie.


Dans ce qui suit, nous cherchons à transposer cette pratique à l’épistémologie. La prétention des épistémologies est de prendre « la »/ « les » science(s) pour objet. De cela naît une guerre entre les thèses de l’épistémologie. Or elle nous semble inutile. Les sciences sont immenses et diverses, et il n’y a pas de modèle unique comme on avait pu le rêver (la mécanique, la physique, les sciences exactes, …). Elles n’ont pas pour seule pratique la recherche de lois, ni même la théorie, comprise comme une « représentation ». Elle construit aussi des modèles, très divers entre eux, des modélisations, qui sont des articulations de modèles, le plus souvent interdisciplinaires, des simulations, qui supposent un tout nouveau rapport au réel. Tout cela est multiforme, et les travaux de l’épistémologie, qu’ils portent sur des objets historiques ou contemporains, présentent leurs résultats comme concernant la science. Dans une période aussi « complexe » que la nôtre, le résultat est qu’on en a parfois trop vite conclu que « la » science n’avait pas de « spécificité » ou d’« objectivité ». On la réduit à une pratique sociale de laboratoire. Cette situation peut-être comprise par la considération de l’histoire de l’épistémologie et de la philosophie des sciences, à laquelle nous ferons allusion.


La non-épistémologie permet de prendre en considération les thèses et les distinctions de l’épistémologie comme toutes valables, mais localement, en fonction de l’enjeu à décrire. On peut même faire une modélisation d’une situation, en utilisant les concepts de la philosophie des sciences comme modèle d’application, et en construisant paramètres épistémologiques dans un ensemble de modèles articulés — indépendamment de leur prétention de rendre compte plus fidèlement des sciences, qui est l’équivalent de la prétention philosophique —, qui, ensemble, peuvent concourir à donner une idée indirecte de « la » science. Il ne s’agit pas d’un relativisme généralisé. Au contraire, nous postulons un réel, descriptible indirectement, de plusieurs façons, par des moyens scientifiques, philosophiques, éthiques, technologiques. Nous postulons, par hypothèse, une distinction des ordres de savoir. Un postulat minimal : le Réel. Avec ces instruments, plus simples que ceux que supposent les ingrédients classiques de la théorie physique, nous pouvons aborder le concept de « complexité ». Une telle démarche permet également de rendre plus clairs les rapports de la philosophie et de l’épistémologie.



1) Que signifie faire l’hypothèse d’une “non-épistémologie”?

Que peut apporter l’hypothèse d’une non-épistémologie à la non-philosophie ? Notre objectif n’est pas de fonder une nouvelle discipline, mais de tenir compte d’un immense matériau de pensée qui accompagne les sciences et d’en faire un nouvel usage. Cela a peut-être à voir avec une discipline, cela pourrait être discuté plus avant avec la constitution de telles pratiques à l’occasion d’autres matériaux. Notre objectif n’est pas non plus critique, au sens où la question serait de diminuer l’importance des travaux écrits sur les sciences, mais plutôt de les redistribuer en fonction de ce nouvel usage. L’usage lui-même est la critique. C’est bien une hypothèse, dans la mesure où elle ne peut s’effectuer que par sa réalisation progessive, et non pas s’obtenir par principe, en survol de tous ces discours.


On ne peut donc aborder une région particulière que par son matériau, et la non-philosophie pourra dire quel usage elle en fait.


2) Le matériau de la non-épistémologie


Admettons l’épistémologie telle quelle, en suspendant sa prétention à décrire les sciences comme leur objet. C’est cela, la lire comme un matériau. Qu’est-ce qu’on voit alors de l’épistémologie ? Il y va de la science, c’est ce qui est explicite. Mais il y va aussi des philosophies, cela est moins connu et c’est l’une de nos hypothèses, que l’on ne peut parler de la science si ce n’est par des concepts qui sont eux-mêmes des mélanges de sciences et de philosophies. Cette thèse permet de dessiner deux grandes familles de discours philosophiques sur la science. Il y a ceux que l’on peut qualifier de représentations générales et idéales de la science, qui élaborent les grandes classifications des ordres de savoir et de leur hiérarchie. Ce sont eux que nous appelons “philosophies de la science” et qui sont des thématiques ontologico-tanscendantales. Elles cherchent à mettre en évidence les fondamentaux : science, théorie, expérience, concept, empirique, etc. Elles manifestent les caractères extraordinaires des sciences par rapport aux autres figures de savoir, montrant leur caractère exemplaire ou paradigmatique pour la connaissance. Mais alors, comme l’ont fait remarquer certains philosophes, elles ont tendance à mépriser dans la science ce qui relève de l’odinaire, du quotidien et des faits.


L’épistémologie corrige cela en proposant des descriptions des sciences, tenant compte des ordres de grandeur, des articulations entre disciplines, des passages entre sciences et philosophies, des modes de validation locale, des enjeux entre sciences et éthiques, des conditions pratiques de production de la science. Plus proche du local, elle construit une sorte de sens commun et d’ordinaire — qui permet à la philosophie de penser la science, alors que la spécialisation progressive des deux disciplines, mais surtout celles des sciences, semble rendre ces liens impossibles. Thématique principalement ontico-régionale, elle élabore en particulier la constitution de la notion de “fait”. Elle “démocratise” les sciences, devenues immenses, dans le champ de la philosophie et de l’éthique, plus qu’elle ne démocratise la philosophie dans les sciences – du moins, au départ. Elle inaugure un genre théorique nouveau, et se donne explicitement comme un mixte, non comme une hiérarchie idéelle.



3) L’épistémologie a perdu son objet


Philosophie des sciences et épistémologie ont pourtant un présupposé commun, qui est que la science peut être un objet pour elles. Ce présupposé est à peine discuté tant il semble aller de soi. Il est pourtant très lourd, et il a orienté la réflexion sur les sciences dans des voies tout à fait particulières. Il est si lourd qu’il a conduit l’épistémologie à perdre son objet. Voici les différentes étapes de cette “perte” :


1. L’épistémologie, cherchant à spécifier l’ordinaire des sciences, a traqué les critères qui lui permettaient de l’identifier parmi les autres formations de savoir. Il y a toute une tradition de cette recherche, qui a été relancée par le Cercle de Vienne, Popper, Lakatos, Kuhn, Feyerabend, et qui a partiellement ses origines dans l’œuvre de Poincaré. La perspective que nous avons actuellement sur cette tradition nous permet de voir à la fois la valeur de ces travaux et l’impossibilité d’identifier de tels critères. Bien des auteurs ont fait valoir cet échec, soit du point de vue de l’épistémologie, au nom d’une “écologie des pratiques” par exemple, soit du point de vue de la philosophie, au nom d’une critique du fait “dur” chez les néo-pragmatistes. C’est dire que, du point de vue théorique, l’identité des sciences semblait échapper à l’épistémologie de par l’impossibilité de trouver un critère.

2. L’élargissement des sciences a passé à un niveau de généralité telle qu’elles ne se donnent plus “isolément” en temps que sciences mais dans un donné empirique hétérogène et bigarré, qui ne peut plus être saisi en fonction d’une conception des relations oppositionnelles entre la théorie et l’expérience. Les sciences n’apparaissent plus au niveau empirique que dans des mélanges, mélanges de science, de technique, de technologie, de vue du monde, d’éthique. Elles ont été progressivement comprises comme des sous-produit locaux des conditions matérielles et idéelles de leur propre production, la technologie, qui assure les réseaux entre les réalités hétérogènes. Un tel cercle indique le renversement des oppositions entre les grands concepts de la philosophie des sciences dans la description factuelle des sciences faite par l’épistémologie.

3. Forts de ces mélanges, on se met à décrire la science comme une pratique sociale parmi d’autres. On connaît mieux la vie de laboratoire, mais on renonce à se donner un concept de science distinct de ces pratiques. La science se dissout à nouveau dans des pratiques sociales qui prennent la place qu’avait auparavant la recherche de critères de scientificité.







Ainsi, l’histoire de l’épistémologie nous montre que l’objet science a disparu, mais il nous en reste pourtant une quantité de descriptions différentes. Son avenir semble être hors même de ce que la philosophie appelait “science”.


A notre avis, cette disparition a une cause. C’est que l’on s’est donné la “science” comme un objet “naturel”, renfermant sa causalité en lui-même. C’était une façon assez sûre de la livrer à la philosophie. Il suffisait que l’on se donne un bout de texte scientifique de n’importe quel siècle, un fragment de vie de laboratoire, pour que la science se donne, et qu’il soit possible de la décrire directement. L’idée de paradigme n’apporte qu’une nuance à ce tableau. Nous assumons qu’une description directe de la science par la philosophie n’est pas possible, et cela pour deux types de raisons. Il y a des raisons philosophiques: il ne suffit pas, dans un mélange, de “soustraire” une essence pour trouver l’autre essence. Le geste est lui-meme philosophique, et ne pourra nous livrer en fin de compte qu’un nouveau mélange, ce qui, en soi, n’est pas inintéressant. Il y a une seconde raison, qui est celle qui amène à parler de non-épistémologie : puisque nous n’avons affaire qu’à des mélanges, chacun d’eux, quel qu’il soit, peut être l’occasion indirecte de description de la science. Une telle généralisation conduit à l’idée qu’il n’y a plus d’image directe, mais juste des occasions, mélangées par définition, pour des descriptions indirectes des postures scientifiques et philosophiques. Ce caractère indirect ne peut être établi qu’à admettre un réel non construit, que ce soit par les sciences ou par la philosophie, et ne prend valeur positive que par ce déplacement général qui fait que les descriptions épistémologiques sont admises telles quelles, sous forme de matériau. Les discours que nous pouvons porter sur la science et sur la philosophie sont deux fois indirects, à la fois par l’impossibilité empirique ou philosophique d’isoler les essences, ensuite pour une raison plus fondamentale, qui est qu’il importe de penser que le réel n’a pas, comme réel, des caractéristiques philosophiques ou scientifiques. S’il est véritablement réel, il ne peut qu’être indifférent aux discours que l’on élabore à son propos, et c’est par cette indifférence que ces discours pourront se déterminer à l’occasion des contenus, philosophiques et scientifiques, qu’ils rencontrent dans le monde. Autant dire que la critique philosophique ne suffit pas à construire un concept de la science. La description philosophique des sciences produit de nouvelles variations philosophiques à l’occasion de la science. En ce sens, elles ont une consistance, mais une consistance philosophique. La science ne peut apparaître que comme un sous-produit de la philosophie, surévalué comme connaissance, sous-évalué en tant que pensée.


4) Comment philosophie et épistémologie résistent-elles à la science?




L’une des méthodes pour aborder la question de l’autonomie relative de la science et de la philosophie est d’examiner en quoi la philosophie et l’épistémologie résistent aux sciences. Par cette résistance, nous pourrons évaluer les points sensibles qui les séparent.





1. Là où la philosophie achoppe devant la science, c’est devant le rapport obscur de cette dernière au réel que la philosophie dissout dans des ambiguïtés toujours renaissantes. Par exemple, le passage entre “explication”, qui nous conduit droit vers une explication métaphysique des disciplines scientifiques, et “description” ou “prédiction”, conception qui rapproche plutôt la science d’une pragmatique, donne lieu à un dégradé de notions où la science est prise comme en chiasme. Quel que soit le contenu exact qu’on leur attribue, elles se présentent d’une façon qui ne se recouvre jamais et cette différence peut être utilisée comme symptôme. Pour la philosophie, la science se donne comme une explication, mais il y a toujours un “reste” factuel que l’explication n’épuise pas. Ou bien elle se donne comme desciption, et le reste est un manque de “métaphysique” ou de “conscience” ou de “civilisation”. Les liens réguliers entre les phénomènes décrits par la science hésitent entre deux statuts qui ne sont pas strictement isolables, mais qui ne sont pas équivalents. Cette division est un effet de la philosophie, symptôme du fait que de la forme de cogito réaliste non-positionnel de la science ne peut être accepté par la philosophie, parce que c’est un “réalisme” qui ne se divise pas,et qui ne s’explique pas.



L’épistémologie transformera en objets ces ambiguités, en voyant dans les modèles d’explication et les modèles de prédiction des caractères spécifiques et non échangeables.




2. Là où l’épistémologie achoppe devant la science, c’est qu’elle ne peut admettre une pratique scientifique qui ne soit dépendante d’une théorie. Une science empirique dépend d’une science pure, qui est sa généralité. C’est là qu’elle retraduit à son échelle plus locale les hiérarchies de la philosophie des sciences. Cette résistance a été cristallisée dans la notion de “fait”, qui est une création épistémologique mixte. “Fait”, catégorie mixte – science et philosophie – et immédiatement dédoublée – préscientifique (le fait brut) et scientifique (le fait scientifique) qui ne peuvent avoir lieu l’un sans l’autre sinon à dénier ce que Poincaré a appelé “la valeur de la science”. Le “fait” est le minimal de la dualité philosophique, c’est la dialectique, voire la différence réduite au degré empirique de la description. En-deçà de la discussion sur la valeur des faits, l’épistémologie achoppe sur les pratiques de la science qui ne mettent pas en relation dialectique ou différentielle la théorie et l’expérience. Le résultat est l’exclusion de la modélisation et des sciences de l’ingénieur de l’épistémologie, ou leur acceptation dérivée. Un traitement de la “science” comme multiplicités d’aspects unilatéralisés selon le réel (et non bilatéralisés à l’intérieur de la philosophie) permettra de rendre compte de ces autres pratiques, de même que de ce que l’on appelle maladroitement la pluridisciplinarité. Toute la question étant alors celle de l’autonomie relative des pratiques scientifiques. Penser cette autonomie relative requiert l’idée que l’épistémologie ne décrit pas directement et seulement son objet visé. La non-épistémologie est une pratique des distinctions qui étaient rendues impossibles par l’idée que l’épistémologie porte directement sur la science.



Faut-il donc faire un renversement entre les positions philosophiques et ce qui leur résiste ? Ce serait une forme de déconstruction de l’épistémologie. On y montrerait que le concept de science est de part en part philosophique. Cela a déjà été fait avec succès, par exemple dans De la Grammatologie. Nous supposons au contraire qu’il y a de la science, qu’il y a de la philosophie, qu’il y a du discours sur la science, qu’il y a du discours sur la philosophie, mais selon le réel. Tout le problème est celui du statut que nous allons conférer à “discours sur”, et l’usage que nous pouvons en faire dans l’hypothèse d’une non-épistémologie.



5. L’épistémologie comme constitution de métadiscours pour identifier la science


En philosophie, le métadiscours n’est pas une façon d’éviter la chose même, mais au contraire le moyen fondamental pour l’identifier. Afin d’identifier la science et la philosophie dans le discours, la philosophie et l’épistémologie produisent des métadiscours et des métacatégories probablement nécessaires à toute procédure d’identification. L’ordinaire de l’épistémologie se donne d’ailleurs les disciplines simplement comme données. C’est à partir de ce donné qu’elle peut bâtir des systèmes de représentations et de représentations des représentations qui lui permettent d’identifier la science.

“Non-épistémologie” ne vaut pas que de la science, mais aussi pour l’épistémologie. La question de la non-épistémologie, dans sa pratique, est de savoir ce que l’on doit faire de ces métadiscours et de ces représentations. Il y a une véritable libération à voir dans l’épistémologie un discours qui ne porte qu’indirectement et pas exclusivement sur la science, qui n’est donc pas un discours sur un “réel”, mais une série de discours emboîtés sur un discours. Cela permet de faire un nouvel usage des distinctions de l’épistémologie. La non-épistémologie est une projection-sans-visée de chacun des éléments synthétiques sur une dimension distincte, la prise en compte de l’épistémologie comme mixte, et un ensemble de règles pour défaire ce mixte. C’est du moins le premier temps. Tout d’abord rupture des continuités, séparation des termes, suspension des synthèses : c’est une façon de transformer l’épistémologie en matériau, c’est à dire en un discours qui ne prétend plus porter directement sur son objet. Libérer l’usage des discours épistémologiques, ne pas les soumettre aux règles d’usage imposées par les synthèses supposées de ses objets, transfomer les amphibologies de l’épistémologie en objets particuliers sans opérer un renversement des contraires, voilà certains des buts de la non-épistémologie.


Quels objets ? La non-épistémologie a pour particularité qu’elle s’exerce sur un matériau qui se donne pour mixte. D’une certaine façon, l’épistémologie réalise le mixte tel qu’il est pensé par la philosophie, et c’est en tant que témoin de cette mixité qu’elle est intéressante et peut enfin être prise pour objet qui se révèle très vite complexe. L’ordinaire de l’épistémologie manifeste des rapports de la science à la science par le moyen du Monde (la philosophie des sciences), de même que des rapports du Monde au Monde par le moyen de la science (la technologie), elle passe de systèmes de rapports à d’autres systèmes de rapports presque naturellement, juste selon les règles d’un modèle (machine, différence, jeu, …), telle est l’épistémologie. Sa complexité dépasse donc la relation simple entre la philosophie et la science, qu’elle complique par une construction de métareprésentations sur l’une et l’autre. L’épistémologie est une formation instable, parce qu’elle fait fonctionner ensemble des éléments qui n’obéissent pas à la même logique: le “monde” (ordinaire), la science (son “objet”), le “réel” (ce sur quoi porte son objet, et qui donc, échappe à l’épistémologie).


5. Rapporter les métadiscours à l’identité du réel


Si l’on suspend les synthèses, on se trouve devant des identités, et non plus dans une procédure d’identification de la science. Le fait ne sera plus une synthèse entre la donnée et la construction théorique, mais ces deux aspects seront donnés séparément, sans passage de l’un à l’autre, ni opposition. Nous n’aurons plus un “objet” synthétique, à la fois donné et construit, mais un objet réel et un objet de connaissance, tout à fait distincts. Ce que va nous livrer le mixte “épistémologie” seront des éléments dispars sur la science, la philosophie et l’ordinaire et leurs possibilités de recouvrement ou de synthèse. Il faut lire ces métadiscours comme autant d’identités selon le réel. Il ne s’agit plus de faire une philosophie des sciences, mais une science des identités de ces discours. Le “discours sur” n’est alors plus un fondement pour la science, mais ce qui doit être pris, dans une autre science, comme objet — c’est le sens même la transformation non-gödelienne de la philosophie des mathématiques.


Ce que nous enseigne par là-même la non-épistémologie, c’est un ordre entre ces éléments dispars, parce que la “transformation” de l’identification en identité suppose un réel non-épistémologique, qui donnera donc sa place à l’épistémologie. Cet ordre suggère une généralisation, en un nouveau sens, de notions ou d’opérateurs négligés dans l’épistémologie par le jeu philosophique des contraires. Evidemment la non-épistémologie n’est pas la restitution d’un discours “pur” soit sur la science soit sur la philosophie. Tout discours est un mélange. On ne peut qu’opposer un mélange à une autre mélange. On ne peut déconstruire un concept de science qu’en lui opposant un autre mélange de science et de philosophie. Cela, la non-épistémologie le généralise, mais à condition qu’elle soit d’abord une pratique, qui assure l’identité des mélanges.


5.Qu’apporte la non-épistémologie à la non-philosophie ?


Est-ce que la non-épistémologie apporte quelque chose de nouveau par rapport à la non-philosophie ? Peut-être pas grand chose du point de vue des principes. Son domaine ne modifie pas la pratique de la non-philosophie dans son geste minimal. Par contre, elle libère des perspectives et des notions par variation de son immense matériau.


- elle fait voir l’épistémologie comme un sens commun et une formation de savoir pour comprendre les liens entre disciplines, à l’occasion de la science et non pas sur elle.



* Elle abandonne la recherche de critères de la science sans renoncer à cette dernière.

* Elle voit la réduction du philosophique et de ses multiplicités dans l’épistémologie comme une façon de structurer les métadiscours pour identifier la science. Pour cela, dans un premier temps, elle rétablit la philosophie et ses variations pour parler de “science”.

* Elle généralise de notions ou de thèmes qui n’étaient pas visibles dans la philosophie des sciences et l’épistémologie.

* Elle permet d’importer l’idée de modélisation dans la philosophie, et de modéliser le rapports entre philosophie de sciences et épistémologie, ainsi que les rapports entre philosophies et sciences.




Ces aspects peuvent être vus selon deux lectures différentes. L’une est philosophique, et consiste dans les variations possibles des disctinctions. L’autre est non-philosophique, et décrit les sciences et les philosophies en alliant le minimalisme selon le réel et la complexité selon l’effectivité.


La non-épistémologie admet qu’il y a une essence de la science, qui est l’identité et non pas la science elle-même, qu’elle se manifeste par une posture et non par des critères. Une posture minimale, plus minimale que les critères qui ont servi à la description de la science, trop particulièrement liés à une situation historique, mais permettant de rendre compte des caractères complexes de la science contemporaine. Minimalisme et complexité permettent de redistribuer les mélanges de philosophie et de science. La non-épistémologie admet que la recherche des critères n’a pas été vaine, mais les critères ne sont plus admis comme tels, mais comme descriptions partielles et indirecte de la posture scientifique en fonction des conjonctures empiriques. Il est alors possible de faire usage de n’importe quel fragment d’épistémologie pour enrichir non pas le réel, mais le matériau à l’occasion duquel on donne de lui des descriptions indirectes.


8) Une libération et un enrichissement des notions qui
rapportent la science au réel.

La non-épistémologie a pour “objet” les multiplicités déjà généralisées de sciences et de philosophies et leurs interactions. Ces multiplicités ne sont pas issues d’une possibilisation de type métaphysique, qui irait “au-delà” des cas connus ou donnés. Le monde contient les variations du possible, qui, rapportées au réel, ne se distinguent pas du monde et de l’effectivité. Ce qui change, c’est que les distinction, considérées comme pertinentes une fois qu’elles sont posées, ne fonctionnent plus dans un jeu d’opposition ou comme synthèse réduite ou minimale de la synthèse de contraires. Cela induit une syntaxe très particulière, qui consiste soit à séparer radicalement deux termes distincts, soit à les considérer comme identiques, plutôt qu’à construire des métareprésentations conduisant à leur identification.


Cette procédure a pour effet d’enrichir de façon inattendue les notions. Soit en particulier celle d’“hypothèse”, qui a été tout à fait sous-estimée en philosophie des sciences et en épistémologie. Nous pouvons montrer, dans la pratique de la non-épistémologie comment cette notion peut permettre de comprendre à la fois quelque chose de la création scientifique et de la création philosophique, selon un autre mixte qui permettrait de déconstruire et d’enrichir ceux de l’épistémologie. On pourrait refaire l’histoire épistémologique de cette notion, dont on verrait que l’explicitation n’a jamais été tout à fait suffisante.


Dans la philosophie, l’usage de la notion d’hypothèse est pauvre jusqu’à Leibniz, puis Russell, lecteur de Leibniz, mais qui en même temps change tout à fait le sens de “possible”. Dans des dictionnaires, l’hypothèse est vue comme une affirmation qui demande confirmation pour changer de nature, devenir loi ou principe ou qui demande infirmation, et être détruite. Dans les deux cas elle tombe comme hypothèse et n’est donc qu’un outil caduque. Il faut montrer qu’en variant les sens d’hypothèse, et les rapportant à l’identité de dernière instance, comme dit François Laruelle, on peut donner une toute autre fonction à la notion d’hypothèse. Beaucoup de voies sont possibles en fonction du matériau philosophique. Par exemple, on pourrait faire de l’hypothèse ce que Russell a identifié comme “attitude propositionnelle” irréductible, et d’en faire des transfomations réglées selon le réel.


Ajouter la notion d’hypotèse, c’est briser les continuités entre une affirmation et sa cause, ou plutôt, transformer sa cause en quelque chose qui ne ressemble pas du tout à ces continuités, ni aux principes auxquels elles doivent conduire. Sans hypothèses, pas de multiplicité de théories, de disciplines, de philosophies. Sans hypothèses, pas d’articulations les unes aux autres. Nous voulons par là élaborer un concept d’hypothèse qui n’est pas évanescent, et a deux souces; 1) l’identité, 2) la condition positive des liens entre disciplines. L’hypothèse prend alors consistance positive. Nous proposons ainsi de philosopher par hypothèses, mais aussi de pratiquer l’épistémologie par hypothèse. C’est le côté théorique, donc matérial, de la non-épistémologie.


La notion d’hypothèse n’est ici qu’un cas, celui du titre de la conférence et du risque qu’elle prend tant à l’égard de la tradition épistémologique que du concept de science. Il faudrait faire ce travail pour toutes le notions récurrentes, expérimentation, modélisation, simulation, etc…On peut caractériser philosophie et science selon l’identité en fonction d’aspects unilatéralisés, qu’ils viennent du Monde, de la science, de la philosophie. On pourra alors organiser une grande variété, à la fois finie et illimitée, d’importation et d’exportation possibles des notions et des disciplines. Les rapports entre les philosophies et les sciences ne se feront plus selon un seul et même présupposé massif à la fois trop grand (l’image philosophique de la science) et trop paticulier (origine historique particulière de son concept), mais pourront être diversement modélisés en fonction de dimensions distinctes.


La fonction de la non-épistémologie doit accompagner le développement énorme de la science de façon à faire voir, à travers tous les mélanges possibles et effectifs l’identité de la science, comme celle de la philosophie et de l’éthique sans en faire des autorités sur le réel. Pourquoi? Parce qu’il y a nécessairement de discours sur la science et sur la philosophie. Il faut donc une pratique donnant à la fois ses limites et sa puissance ax thèses et aux notions de l’épistémologie. Elle n’est une discipline relativement autonome que par la donnée de son matériau. Mais elle est avant tout une pratique qui dépace les thèses de l’épistémologie en hypothèses indirectes sur la science en fonction de la causalité du réel sur celle-ci ainsi que sur la philosophie. L’épistémologie, qui a progressivement abandonné le concept de science pour l’englober dans la technologie et dans les pratiques sociales n’aura plus à être ainsi divisée entre deux avenirs contradictoires. L’essence de la science, les technologies, les pratiques sociales pourront toutes être utilisées comme descriptions indirectes du réel, dont la science est l’occasion d’une des possibles descriptions, à côtés de celles de toutes les autres sous-disciplines que l’on peut imaginer. Dans cette pratique, la non-épistémologie manifeste l’identité du savant et de l’homme ordinaire, ou utilise la figure du savant comme d’un ordinaire. Ainsi, comme théorie, elle concerne le matériau et l’effectivité, comme pratique, elle concerne le sujet. La non-philosophie met un ordre dans ces distinctions, matériau, sujet, réel, de façon à ne pas attribuer à l’homme les caractéristiques extraites d’une des sous-disciplines, savant ou philosophe.






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Tristan Aguilar, “Badiou et la non-philosophie:
un parallèle”, in:: François Laruelle
ed., La non-philosophie des contemporains, Paris, Kimé,
1995.