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TR 2006 : Une pensée réellement philosophique

Yves Blanc, 24/12/2006

A nous en tenir à la grammaire de phrase, le doute n’est pas permis. Parler de la pensée aléatoire comme d’une pensée « devenue réellement philosophique », c’est renforcer l’idée de son authenticité et s’est laisser entendre a contrario que la pensée philosophique n’avait jusque-là de philosophique que le nom et nullement l’esprit. C’est dénoncer en un mot la vanité de cette raison « d’hier », quand elle se mêlait d’envisager les problèmes à leur plus haut degré de généralité, de saisir en d’autres termes les causes premières, la réalité absolue ainsi que le fondement des valeurs humaines. Bref, pour nous en tenir au langage courant, c’est affirmer haut et fort que la pensée philosophique d’ « avant », alors qu’elle nous promettait d’aller à l’essentiel, n’avait fait que manquer son pari.
Rien de neuf dirait par conséquent un non-philosophe, toujours l’incurable suffisance philosophique à l’œuvre, dans toute sa splendeur ! Et il aurait sans doute raison, à une nuance près toutefois1, comme nous le préciserons par la suite.
Mais si nous desserrons l’étreinte grammaticale, si nous essayons de saisir le sens de l’adverbe au détour du texte cette fois, nous comprenons qu’il s’agit plus communément de son usage elliptique. En effet, parler d’une pensée réellement philosophique comme d’une pensée faisant du temps la réalité d’une médiation ou plus familièrement d’un effort, d’un travail, c’est parler, comme nous l’avons déjà dit, d’une pensée qui admet en retour que tout effort, tout travail ne peut avoir de réalité que s’il y a quelque chose à travailler et que cette chose, « c’est la matière ». Ainsi, une pensée réellement philosophique est une pensée qui ne fait plus de l’inertie (la matière) ou à l’inverse du devenir (l’esprit), le principe absolu et exclusif du temps, mais deux principes essentiellement relatifs qui entrent dans la définition de sa nature complexe.
Pour nous résumer, parler d’une pensée réellement philosophique revient à évoquer une pensée qui généralise l’idée que, « dès l’origine, la matière devait être secrètement vivante si la vie a pu s’ensuivre des transformations de la matière, et que la vie devait être secrètement spirituelle si la conscience a pu être produite par l’évolution de la vie »2 .
Et penser de la sorte, cela revient à faire ni plus ni moins de la pensée réellement philosophique une pensée qui raisonne généralement de manière relative y compris, par conséquent quand elle fait la critique de la pensée. Une pensée qui s’accorde de la sorte à penser qu’il ne peut y avoir de pensée, en réalité, qui ne soit quelque part théorique (facteur d’inertie, de suffisance de la pensée), mais qu’en retour toute théorie est la source d’imagination la plus sûre pour la pensée (facteur d’évolution, d’innovation de la pensée).
Telle est donc pour conclure la raison d’être de la pensée aléatoire, sa philosophie, sa réalité théorique, une philosophie qui la conduit nécessairement à se faire une représentation aléatoire, « toute relative » de la non-philosophie. Et c’est précisément à cette représentation que nous allons maintenant porter attention.




1- En effet, cette critique non-philosophique n’est somme toute que relative dans la mesure où, nous le verrons un peu plus bas, il est dans l’essence même de la pensée (proprement humaine) de faire preuve d’une telle suffisance — et non de s’en guérir — pour accéder à son génie.
2- N. Grimaldi, Ontologie du temps, chap. 5, Substantialité de la médiation : une ontologie de l’ambiguïté, p. 185.



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