François Laruelle


Né en 1937, François Laruelle est le fondateur de la non-philosophie.

Agrégé de philosophie, Docteur d’État, il a (à l’exception de ses premières années d’enseignement, à Arras, Paris et, en hypokhâgne, à Enghien) fait toute sa carrière à l’Université Paris X-Nanterre (où Paul Ricœur, son directeur de thèse, l’a initialement recruté).

Ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, ancien directeur du DEA « la Philosophie et la Cité » à l’Université Paris X-Nanterre, président d’honneur de l’association Non-philosophie, le Collectif , il a fondé et dirigé deux revues (Pourquoi pas la philosophie ?, 1983-1985, et La Décision philosophique, 1987-1989), une série (« L'Invention philosophique », aux Éditions Aubier) et la « Bibliothèque de non-philosophie » (depuis 1995, aux Éditions Kimé).

Son œuvre, organisée en cinq sections (Philosophie I, Philosophie II, Philosophie III, Philosophie IV, Philosophie V), est d’une importance considérable.

Quantitativement d’abord, puisqu’en plus de très nombreux articles et de la direction de divers ouvrages collectifs, elle se compose à ce jour de plus de 20 ouvrages (dont les Principes de la non-philosophie, Paris, PUF, 1996, et Le Christ futur. Une leçon d’hérésie, Paris, Exils, 2002) et devrait rapidement s’enrichir de nouveaux titres.

Qualitativement ensuite, le penser dont cette œuvre est au moins dans sa troisième section le support et le premier déploiement se plaçant à la hauteur de la philosophie elle-même pour en assurer un déconfinement radical par le biais d’une Réforme de dernière instance de sa pratique.


Ce qui impose à François Laruelle (et par extension au réseau de chercheurs à l’œuvre autour de lui) de traverser l’ensemble du champ de la pensée et de consommer les uns après les autres chacun des matériaux philosophables qui se présentent, en fonction de la conjoncture, comme autant d’occasions de penser.

Textes


Le spectre de la non-philosophie

Qu'allons-nous mettre à l'ordre du jour ? Entre penseurs éternels et philosophes de comptoir, entre mort annoncée et excès de communication, entre coup d'Etat permanent et bavardage démocratique, on connaît la chanson. Inutile de se joindre au choeur dès que l'on a compris que nous philosophes sommes des cyclothymiques. Au-delà du moins de notre goût personnel pour l'opéra ou la variété philosophiques, il n'y a pas à choisir entre la défense des anciennes figures et la vanité satisfaite des opinions, avec dans l'entre-deux la répétition académique qui n'a de fonction que d'assurer une survie économique. La refondation de la philosophie nous rappelle celle du capitalisme, sa défense laisse croire qu'elle est menacée, son embaumement scolaire fait croire qu'elle était vivante.

Bouge, la philosophie ! Comme les gnostiques, et avant d'être écrasés par le cynisme de l'Etat, les mensonges de l'Eglise, la nécessité de la Survie, il est peut-être encore temps d'inventer notre mythologie la plus rigoureuse! Pourquoi la philosophie est-elle finalement si sage, elle qui frôle la folie et invente de si beaux systèmes tellement ambitieux, sinon parce qu'elle s'est prudemment arrêtée à mi chemin ? Elle invente dans ses propres codes, il y a même sans cesse de nouveaux « grands » penseurs. Mais elle semble fascinée par son propre mouvement, sidérée par sa grandeur, abîmée dans la contemplation de ses monuments, c'est qu'elle se mire dans son Idéal du moi, ce qu'elle appelle l'Absolu. Elle a tout de l'individu prématuré et inachevé qui doit s'y reprendre à plusieurs fois pour naître, ne cesse de rejeter son placenta sans parvenir à lui-même, et se décide du coup à s'affirmer une fois pour toutes. Mais elle n'a pas la sûreté contrôlée de la science ni la certitude bovine des opinions. Science sans être science, poésie sans être poème, politique sans pouvoir réel, c'est son hésitation permanente qui l'induit au coup de force de l'Impossible.

L'un des objectifs de la non-philosophie face à cette situation sans issue est de tenter de formaliser à partir du modèle philosophique les règles d'une invention ultra-philosophique. Ce que nous appelons après d'autres un geste générique, le pensant comme « radical » mais non comme absolu, est un type de « forçage » inventif opposé au coup de force permanent de la philosophie. Pourquoi serait-il nécessaire de philosopher dans les codes reçus et vérifiés ? Nous ne voulons pas ajouter une philosophie aux autres ni simplement faire retrait et retraite, mais produire « du » quasi philosophique, fût-ce par morceaux, pièces ou fragments ou comme une nouvelle spectralité plutôt que des relents de l'ancien spectacle. Le spectre de rayonnement de la philosophie est encore bien étroit, peut-être est-il possible d'étendre sa spectralité, de varier ses nuances. Qu'est-ce qu'une fiction au voisinage de la philosophie, une philo-fiction ? L'une des ambitions de la non-philosophie serait de créer un nouveau [i] genre théorique, la philo-fiction [/i] avec ses effets politiques, éthiques, artistiques afférents. Une autre combinaison de la science et de la fiction, moins littéraire peut-être, plus conceptuelle, moins naïvement technologique et plus théorique, venant « accomplir » l'ancienne Loi de la philosophie plutôt que la nier…

Encore faudrait-il posséder la clé de l'invention spectrale et regarder vers la science. La difficulté de l'impératif non-philosophique est évidente, comment dépasser les apories platoniciennes de la connaissance philosophique ? Pourquoi ne pas aller jusqu'à un certain terme pratiqué déjà ailleurs, jusqu'à des philosophes « sans » oeuvre, c'est-à-dire les œuvres d'un certain non-agir. Peut-on imaginer des non-philosophes qui mettraient leur énergie à inventer leur impuissance à inventer ? Pourquoi après tout ne ferait-on pas de notre impuissance oeuvre ou doctrine ? Par définition il ne nous appartient pas de formuler seulement un impératif générique, voire des recettes, mais nous ne voulons pas non plus désespérer les volontés rebelles, ce serait un idéal de politique. Il faut chercher des modèles dans les autres pratiques, sciences, littérature, science-fiction, il y a un minimum de procédés ou de moyens pour se mettre en route, failles ou interstices de la philosophie autrefois, excès actuels, aspects ludiques, bricolages, philosophies parallèles aujourd'hui. L'idéal est évidemment d'introduire une certaine rigueur de règles, et de fournir un exemple de réflexion sur les conditions de l'invention. Mais peut-être que le terme de non-philosophie pose trop de problèmes, produit trop d'effroi ou de sourires, alors « philosophie non-standard » serait tout aussi parlant et plus ouvert mais toujours sur la base d'une fermeture ou d'un « non » décidément inévitable.

François Laruelle

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