Psy-Choses

Aux pavillons des « Psy-Choses », on n'admet plus les malades : on admet les objets.

par Étienne Brouzes

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Aux pavillons des Psy-Choses, on n'admet plus les malades : on admet les objets. Une obsession arrive dans un bocal étiqueté idée-intruse, à ne pas ouvrir avant l'angoisse. Les compulsions se rangent dans une poche de blouse, prêtes à être accomplies pour réduire ce que le protocole nomme encore, par habitude, une inquiétude. Une hallucination n'a pas de stimulus extérieur — ou plutôt, elle en a un que personne n'a encore consenti à nommer. On la pose sur le chariot, à côté des idées délirantes, ces convictions que le contexte culturel n'arrive plus à avaler. Quand elles tiennent trop longtemps, le dossier change de nom : ce n'est plus une idée, c'est une délirose, et le pavillon entier se met à croire la même chose, comme une grippe trop sûre d'elle. On parle alors d'hallucinose de service : une voix de trop, déjà une délirance. Les délirettes, elles, tombaient des poches — miettes trop petites pour le lit, trop vives pour un tiroir, tantôt franchement délirantes, tantôt pas du tout, qu'on ramassait sans savoir s'il fallait les ranger ou laisser courir.

Le chef de clinique, le docteur Tuperlaface, parlait une langue que les internes appelaient la connition. Ce n'était pas la cognition, cet ensemble très sage de l'attention, de la mémoire, du raisonnement et du langage. C'était son cousin déglingué : la faculté de traiter l'information comme on traite un linge trop longtemps oublié dans la machine. On sélectionne, on essore, on conserve, on retrouve parfois. On n'est jamais sûr. La mémoire enregistre aussi ce qui n'a pas eu lieu — les anciens appelaient ça la mnémofragie. L'émotion — peur, joie, colère — arrive en retard, déjà affectolysée. La motivation oriente encore vers un objectif, mais l'objectif a changé de couloir. Quant à la personnalité, ces manies durables de penser, de ressentir et de se comporter, elle dure moins qu'une ordonnance de Xapax pliée en quatre, déjà fondue par la transpiration.

On disait : Attention à la Marx. Ce n'était ni un conseil politique ni une phobie spécifique, plutôt une consigne contre le phobogène de couloir, contre cette peur d'un objet trop précis qui fait reculer tout le monde d'un pas. Il s'agissait de sélectionner quelques informations et d'en laisser d'autres au vestiaire, faute de quoi la concentration produisait, toute seule, une désorganisation de la pensée. On racontait qu'un interne, pour la rattraper, avait écrasé de la Ritafine sous sa langue et n'avait plus su s'arrêter de sélectionner. Les symptômes psychotiques circulaient alors sans badge, parfois une délirose entière, parfois seulement des délirettes égarées. Une rumeur disait qu'une goutte de Risperfatal, trop tardive, leur faisait seulement baisser la voix. Les symptômes négatifs diminuaient l'expression, l'élan, la parole. On les soignait par soustraction — une négativation — ce qui n'arrangeait rien.

La suce-conscience n'était pas un appareil. C'était un geste clinique, parfois précédé d'un geste de déconnition : on tapotait la tempe comme on tapote une ampoule avant de la casser. On l'appliquait aux troubles dépressifs lorsque l'humeur et l'intérêt s'étaient absentés trop longtemps, et que le soir on glissait un Mirtazapero sous l'oreiller, pour que l'appétit revienne au mauvais repas. On l'appliquait aux troubles bipolaires quand l'énergie changeait d'étage sans prévenir — une thymorhexis, disait Tuperlaface, si nette qu'on entendait le plancher craquer. On l'appliquait au TAG, trouble anxieux généralisé qui s'inquiète de plusieurs domaines à la fois, y compris du TAG lui-même, et que l'on calmait parfois d'un Valbium trop jaune, trop ancien. On l'appliquait aussi au trouble panique, dont les attaques reviennent inattendues, et à la crainte de leur retour, qui est déjà une attaque : on tentait une panicolyse, puis l'on prescrivait du Derodat le matin, pour une bouche sèche et une inquiétude moins prononçable. Après la suce-conscience, le patient se souvenait d'avoir été quelqu'un ; il ne se souvenait plus de qui. On notait personnoptose dans la marge.

Le TOC, ici, n'était plus un trouble : c'était une compulsothèque. On répétait pour que ça cesse, on cessait pour que ça répète. La schizophrénie affectait la pensée, les perceptions, les émotions, la motivation et le quotidien — tout ce que la connition prétendait organiser. On appelait ça un schizème. On poussait parfois une Olanzapine trop épaisse, dont on disait qu'elle alourdissait la nuit plus que la pensée. Un Ziprexyeu circulait sous un autre manteau : même rumeur, autre blister. Les TCA mangeaient le rapport à l'alimentation jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de rapport ; on murmurait qu'une anorectine de service faisait l'inverse d'un repas, et que le Brintelax, trop neuf, n'avait encore rien réparé sinon l'espoir des staffs médicaux. Les troubles addictifs ne contrôlaient plus la consommation ; ils consommaient le contrôle, sans reste. Pour ce qui n'était plus tout à fait de l'alcool, on tendait du Baclofoi comme on tend un verre d'eau. Quand la caverne des idées devenait trop claire, Tuperlaface te glissait alors un PLatonax sous la langue : les formes, disait-il, cessaient alors d'être vraies.

Le TSPT rangeait trop d'événements dans trop peu de pièces. On mettait, le matin, trois gouttes de Perladale contre la reviviscence — le reviviscimètre du bureau indiquait toujours trop. L'évitement se soignait d'un Tapalacôte pressé contre le flanc : ça faisait mal à la côte, ça empêchait de reculer. Le soir, une ampoule de Diogénine autorisait chacun à habiter son tonneau sans le traîner dans le couloir.

Et il y eut un après-midi de catatonie collective. Immobilité, faible réactivité, suivi d'une agitation particulière, comme si les pavillons eux-mêmes se sentaient poussés à accomplir un acte mental. Tuperlaface nota : personnalité en pause, émotion en attente, attention à la Marx, catatonolyse à retenter. On frotta du Loxapatte sur les gencives. On fit boire un Tercien qui teinta les langues. On laissa une goutte de Fluanxsel faire le dépôt, ce geste intramusculaire dont on disait qu'il tenait trois semaines ou trois mensonges.

Le soir, les Psy-Choses se rangeaient d'elles-mêmes. L'obsession rentrait dans son torchon. La compulsion vidait ses poches. L'hallucination éteignait son stimulus. Il restait, sur le bureau, une seule fiche, écrite d'une main qu'on n'avait pas vue :

2 November 2026