Voltaire aurait mis ça
au feu direct !

Périphrases en série, points médians, euphémismes d'État, tribunal des adjectifs : réquisitoire contre une langue qui capitule — et contre nous, qui la laissons faire.

par Étienne Brouzes

Rassurons-nous : le français ne se meurt pas. Il est « en difficulté ». La nuance est capitale, car on ne dit plus de rien que c'est faible, bancal ou raté — on dit que c'est « en fragilité ». Le mot juste blesse ; la périphrase enveloppe. Voici donc un réquisitoire. Non contre la langue, qui est la victime, mais contre la manière dont on la parle désormais : à genoux, et fiers de l'être.

Observez d'abord la matrice qui a tout dévoré : « en » suivi d'un substantif. On n'est plus responsable, on est « en responsabilité ». Plus capable : « en capacité de ». Plus présent : « en présentiel ». Plus inquiet : « en insécurité ». On n'hésite plus, on est « en questionnement » ; on ne pense plus, on est « en réflexion » ; on ne devient rien, on est « en devenir ». L'adjectif engageait l'être ; la locution décrit un séjour. On entre « en responsabilité » comme on entre en gare, avec la certitude d'en ressortir. Être incapable était un verdict ; être « en incapacité », c'est une situation administrative, provisoire, dont personne n'est comptable — surtout pas l'intéressé. Voilà le premier mensonge de cette langue : elle a transformé toutes les qualités en circonstances, tous les jugements en météo. Plus personne n'est rien ; tout le monde traverse. Une langue d'assurés sociaux de la pensée : couverts pour tout, responsables de rien.

La forme interrogative, elle, a rendu l'âme sans que personne songe à l'inhumer. « Que veux-tu ? » est devenu « Tu veux quoi ? » ; « Viendra-t-il ? », « Il vient ou pas ? ». On avait déjà inventé « est-ce que », béquille honorable ; même la béquille pèse trop, on la jette : une phrase plate, un point d'interrogation posé dessus comme un chapeau, et voilà la question réduite à une intonation. L'inversion du sujet et du verbe n'était pourtant pas une coquetterie de grammairien : c'était le geste minimal par lequel la phrase se retournait sur elle-même pour interroger. Questionner coûtait un petit effort de syntaxe — c'est-à-dire un petit effort tout court. On a supprimé l'effort ; il reste l'affaissement. Une langue qui ne sait plus inverser son verbe est une pensée qui ne sait plus se mettre en question : elle affirme d'abord et ponctue ensuite. Même le doute est devenu trop cher ; on le remplace par un haussement de ton.

Pendant ce temps, on double. « Toutes et tous », « celles et ceux », « les électrices et les électeurs » — la phrase avance avec des poids aux chevilles, et lorsque le doublet s'essouffle, le point médian achève : « les lecteur·rice·s », « iel », « toustes », « celleux ». On croit inclure ; on bégaie — et l'on exige que le bégaiement devienne obligatoire. Faut-il rappeler que le genre grammatical n'a jamais été un certificat d'état civil ? « La sentinelle » monte la garde, « la vigie » scrute l'horizon, « le mannequin » défile et « un laideron » désigne une femme. L'Académie, si peu portée à l'emphase, a parlé de « péril mortel » ; l'Éducation nationale elle-même a dû proscrire le point médian de ses textes — illisible pour les dyslexiques, imprononçable pour les synthèses vocales : une écriture « inclusive » qui commence par exclure les plus fragiles. Tout est là. Ce dispositif ne répare aucune injustice : il mutile la langue en jurant de la soigner, et somme le patient de dire merci. Une langue qu'on ne peut plus lire à voix haute a cessé d'être une langue : c'est une signalétique — avec son petit clergé, ses dévots, ses hérétiques et ses bûchers de réputation. Voltaire, qui tenait que « le secret d'ennuyer est celui de tout dire », aurait goûté qu'on dise désormais tout deux fois.

Montons d'un étage : l'euphémisme d'État, notre anesthésie générale. L'aveugle est devenu « non-voyant », le sourd « malentendant », le handicapé « personne en situation de handicap » — comme si le handicap était un pays dont on pouvait sortir. Le chômeur est « demandeur d'emploi », le pauvre « défavorisé », le vieux « senior », le balayeur « technicien de surface », l'élève « apprenant », le cancre « en difficulté », le voyou auteur d'« incivilités ». On ne licencie plus : « l'entreprise se sépare de ses collaborateurs », au pluriel de la tendresse, dans le cadre d'un « plan de sauvegarde de l'emploi » — le mot sauvegarde posé sur le mot licenciement comme une couronne sur un cercueil. Qu'on ne s'y trompe pas : l'euphémisme se donne pour de la délicatesse envers les faibles ; il est une politesse que les puissants se font à eux-mêmes, le pourboire que la lâcheté laisse à la réalité. Il n'adoucit pas le sort de celui qui perd son emploi ; il adoucit la conscience de celui qui le lui retire. « Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde », disait Camus. Nous en avons fait une industrie, avec ses consultants, ses éléments de langage et ses formations obligatoires.

Et comme il faut bien compenser tout ce gris, l'époque hurle au superlatif. Tout est « génial », « incroyable », « juste énorme », « de ouf ». Quand tout est incroyable, plus rien n'est cru : une langue aussi connaît l'inflation, et trop de superlatifs en circulation ruinent la valeur de chaque mot. À l'autre bout, le diminutif anesthésie : « un petit café », « un petit mail », « une petite signature en bas de la page » — le « petit » est le valium de la transaction, la pommade qu'on étale avant de faire les poches. Une langue de camelots. Entre l'énorme et le petit, le juste milieu a disparu : exactement l'espace où se tenait la pensée.

Mais le chef-d'œuvre est ailleurs : on a rendu le négatif illégal. Le réel dispose désormais d'un service de modération. Il n'est plus permis de dire d'une chose qu'elle est laide, d'une œuvre qu'elle est ratée, d'un raisonnement qu'il est faux, d'un texte qu'il est médiocre. L'œuvre ratée « interroge ». Le raisonnement faux est « problématique ». L'acte indécent est « inapproprié » — le mal n'existe plus, il ne reste que des fautes de tenue. Et malheur au récalcitrant, car la meute est prévenue : émettez une réserve, vous « stigmatisez » ; comparez, vous « faites des amalgames » ; hiérarchisez, vous « essentialisez » ; persistez, vous voilà « haineux ». La haine est devenue le nom administratif du désaccord. On ne réfute plus une thèse : on la renifle — « rance », « nauséabonde », « décomplexée », tout le vocabulaire du fromage appliqué aux idées — puis on la reconduit rituellement « aux heures les plus sombres ». On ne discute plus : on signale. Un suffixe suffit : accolez « -phobe » au nom de ce que défend votre adversaire, et le voilà malade — la psychiatrisation du désaccord est la seule discipline où l'époque innove encore. « C'est clivant », gémit-elle enfin, comme si c'était l'insulte suprême. Mais critiquer, en grec, c'est trier, séparer, juger : krinein. Penser, c'est cliver. Une pensée qui ne sépare rien ne pense rien : elle acquiesce. Philippe Muray avait nommé cela l'Empire du Bien ; l'Empire a progressé : il possède maintenant sa grammaire, son lexique, son tribunal — et ses délateurs bénévoles.

Ce tribunal a son école. On y a décrété l'orthographe « discriminante » — et c'est vrai, elle l'est : comme un escalier, qui discrimine entre le rez-de-chaussée et l'étage, mais qui se monte. Plutôt que de hisser l'élève jusqu'à la langue, on abaisse la langue au-dessous de lui, et l'on appelle cela bienveillance. L'école exigeante fut l'ascenseur des pauvres — les hussards noirs le savaient, qui arrachaient des enfants de ferme à leur destin à coups de dictées. L'école indulgente est une assignation à résidence : les héritiers, eux, apprendront l'inversion du sujet ailleurs, elle se monnaye. On désarme les enfants du peuple et on appelle cela les protéger : il fallait oser, l'institution a osé. Le nivellement se vend comme une bonté ; c'est un mépris — le mépris déguisé en sollicitude, le seul qui ne se pardonne pas.

On m'objectera que la langue évolue, qu'elle a toujours évolué, que les puristes gémissent depuis Vaugelas. C'est exact — et c'est précisément pourquoi il faut distinguer. Rabelais forgeait des mots pour dire davantage ; Hugo tordait l'alexandrin pour élargir le dicible ; l'argot lui-même crée, invente, ricane — « bouquin », « boulot », « flic » sont des trouvailles de trottoir, et le trottoir a du génie. Rien de tel ici : la langue actuelle ne monte pas de la rue, elle descend — des open spaces, des cabinets ministériels, des services de communication, des chartes de bienveillance. C'est une langue d'état-major déguisée en langue du peuple, une trahison des clercs de plus — la pire de toutes : les précédentes trahissaient des idées, celle-ci trahit l'outil de toute idée. L'évolution enrichit quand elle ajoute des distinctions ; elle appauvrit quand elle les efface. Or tout, ici, efface : la périphrase efface l'adjectif, l'euphémisme efface le jugement, le doublet efface le générique, le superlatif efface la mesure, le tic efface le choix. Ce n'est pas une évolution, c'est une érosion — et l'érosion ne sculpte pas de reliefs : elle les rabote.

Car la syntaxe n'est pas l'emballage de la pensée ; elle en est l'ossature. « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement », disait Boileau ; nous vérifions chaque jour la réciproque : ce qui s'énonce mollement finit par se concevoir mollement. Une société qui n'ose plus dire « incapable » s'interdit, du même geste, de reconnaître quiconque capable ; en refusant de nommer le bas, elle abolit le haut. « Ce qui n'est pas clair n'est pas français », tranchait Rivarol — à ce compte, que reste-t-il de français dans un communiqué de rectorat ? Orwell croyait qu'il faudrait réduire le dictionnaire pour réduire la pensée ; il surestimait notre résistance. Nous avons gardé tous les mots : nous avons seulement perdu le courage de nous en servir. Les dictionnaires sont pleins, les phrases sont vides, et le vide se fait passer pour de la vertu. Le courage aussi avait son orthographe ; nous l'avons simplifiée.

Voltaire, donc, aurait mis ça au feu. Non par cruauté : par hygiène — et peut-être par charité, car il est des pages qu'on ne sauve qu'en les brûlant. Il savait qu'une phrase confuse ne s'amende pas : elle se récrit. Et l'on notera que le titre même de cet article claudique — « au feu direct », adverbe surgi du langage qu'il dénonce. Nul n'est indemne, pas même l'auteur de ces lignes ; c'est bien pourquoi il ne s'agit pas d'un procès en pureté, mais d'un appel à la tenue. La facilité est contagieuse ; la rigueur, elle, ne s'attrape que par l'exercice. Exerçons-nous. Et commençons par le commencement — l'inversion : « Le voulons-nous ? » Si la question vous paraît agressive, c'est que vous avez déjà rendu les armes.

Étienne Brouzes · billet, juillet 2026
14 July 2026